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Doux à Graincourt : reportage chez les dindons de la farce (1/2)

Réalités Par | 12 novembre 2012

Quelques ouvriers de plus. Licenciés et fatigués. Depuis qu’une partie du groupe Doux a été placée en liquidation judiciaire et que certains sites n’ont pas trouvé repreneur, les 254 ex-salariés du volailler occupent leur usine de Graincourt-les-Havrincourt dans le Pas-de-Calais (vers Cambrai, pour les nuls en géo) depuis le 13 septembre. Au terme de deux mois de blocage 24 heures sur 24, DailyNord est allé prendre la température des anciennes chambres froides de ce temple du poulet industriel. Et interroger ces anciens salariés qui continuent à croire à un repreneur. Reportage.

Entrée de Graincourt. L'abattoir est à gauche. Le poste de garde du site est "décoré".

Au milieu des champs de patates boueux du Cambrésis, sous la pluie battante de début novembre surgit au détour d’un virage l’abattoir Doux de Graincourt, situé à l’entrée de la petite ville de 622 habitants. Au loin le clocher, sur la gauche, des banderoles de la CGT un peu défraîchies, des palettes mises à terre par le vent. Le vigile de la société privée de gardiennage ne fait pas de difficulté pour nous laisser entrer. Il faut juste donner son nom et sa fonction.

REPRENEURS FANTÔMES ET TÉLÉVISION

Les derniers comptes rendus dans la presse faisaient état d’une quinzaine de salariés présents sur la site jour et nuit, pour protéger l’outil de travail en attendant un hypothétique repreneur. Car depuis la mise en liquidation judiciaire de l’abattoir de Graincourt (le 10 septembre), le site appartient au liquidateur et donc… à l’État. Auparavant, 5 sites sur 8 du pôle frais (abattoirs et usines de découpe, le plus déficitaire)avaient trouvé des repreneurs (non sans casse sociale). Graincourt est resté sur le bord du chemin boueux. Il y avait bien eu quelques pistes, notamment celle de l’Iran, ou encore l’Ukraine. Mais rien. Et depuis, plus grand chose. Ou très peu. Les ex-Doux se sentent les dindons de la farce et réclament justice.

Joaquim Pinto, 31 ans dans la volaille.

Arrivé dans le baraquement faisant office de QG, c’est un homme seul qui est là. Joaquim Pinto regarde une émission de télé sur les animaux (sans poulets…), et sirote un soda. Il est là depuis 6h du matin. La relève, ce sera pour 14h. « On s’est pris un coup de massue avec la mise en redressement judiciaire, en juin dernier. Il n’y avait pas vraiment de signes alarmants sur notre site. On savait qu’au Brésil cela n’allait pas très bien. Mais rien de plus. On n’aurait jamais pensé qu’un abattoir de volailles puisse…” Il ne termine pas sa phrase. A 52 ans, la retraite n’est pas encore pour tout de suite. Les enfants sont grands, l’épouse soutient, pas de soucis. Après 31 ans chez Doux, Joaquim aimerait passer un permis de cariste. Il a commencé à envoyer des CV. Pas vraiment de regrets, un brin de lassitude devant les 2 mois d’occupation. La lettre de licenciement reçue le mois dernier, c’était la première de sa carrière. « Elle est dans le dossier Doux. Je la garde, au cas où on la réclamerait.” Il rigole. “Mais revenez demain, il y a une réunion de prévue. Il y aura plus de monde.

CHIFFRES ET CAFE

Le lendemain, c’est grand soleil du Pas-de-Calais sur le site de Graincourt. Et effectivement plus de monde. Même rituel avec le vigile, et retour au QG où on parle chiffres. Ceux des primes de licenciement et des soldes de tout compte, pas encore versés. Et ceux plus pratiques, liés à l’occupation. Troisième cafetière grillée depuis mi-septembre, 100 euros la gazinière d’occasion pour pouvoir cuisiner, 84 euros de courses pour nourrir les gardiens. Les dons arrivent d’un peu partout et aident pas mal les ex-salariés. Les Anciens Combattants ont même versé 50 euros. Un symbole. Un ex-salarié goûte un gobelet de café très clair. Il rigole tellement le breuvage tient du jus de chaussette. Alors on refait du café. Les gens arrivent, s’installent, parlent de tout, de rien, de l’argent des primes qui n’arrive toujours pas, des subventions que Doux a touché. Des chiffres conséquents: en 15 ans, c’est environ 1 milliard d’euros de subventions Européennes et notamment de la Politique Agricole Commune (PAC) que le volailler a touché. Pour 2011, c’est près de 55 millions d’euros de subventions publiques (source: l’observatoire des subventions). D’où l’incompréhension des ex-salariés devant ce dépôt de bilan. Frédéric, solide moustachu est remonté, et combatif. « Doux nous a usé. On a laissé notre santé là-dedans, et il nous fout dehors. Doux va nous faire chier jusqu’au bout. On n’accepte pas la manière dont on nous a éjecté ». Le fantasme du repreneur, tous y pensent. Frédéric: « Il faudrait DES repreneurs dans tous les coins, qu’ils se battent pour reprendre le site, et que l’on donne au meilleur le plus motivé ». Tous le monde acquiesce, mais on sent un brin de fatalisme. Dommages collatéraux de 2 mois de blocage.

Frederic, pensif. Le monde commence à affluer dans le quartier général des ex-Doux.

Mais ce blocage les soude aussi. Cathy est là. Comme souvent. Pourtant, elle n’a pas fait carrière dans le poulet, même si elle est au chômage, tout comme son compagnon Thierry, ex-Doux. « Mon mari me disait « j’ai plus le goût à rien ». Alors je l’ai mis au travail. Faut l’occuper. Décoration d’intérieur, tapisserie. La maison est de plus en plus belle. On ne va pas déprimer à deux ». Le couple restera toute la journée avec les collègues. Que faire d’autre ?

Lire la deuxième partie de ce reportage grand format.

Quelques repères pour aller plus loin

1er juin: le groupe Doux, créé en 1955, est placé en redressement judiciaire pour 6 mois avec une dette s’élevant à plus de 400 millions d’euros.
Fin août: l’hypothétique repreneur iranien de Graincourt abandonne.
3 septembre: l’hypothétique repreneur ukrainien MHP jette l’éponge actant la fermeture de Graincourt.
10 septembre: le tribunal de Quimper valide 5 offres de reprise sur un total de 8 sites concernés.
13 septembre: les salariés de Graincourt occupent leur site.

Sites repris:
Pleucadeuc (Morbihan) par la société Galina. 135 emplois sauvés sur 407.
Sérent (Morbihan) par la société LDC. 60 emplois sauvés sur 177.
Laval (Mayenne) par la société LDC. La totalité des 303 emplois sauvés.
Boynes (Loiret) par les sociétés Duc et Glon Sanders. 95 emplois sauvés sur 170.
Blancafort (Cher) par la société Glon Sanders. 130 emplois sauvés sur 243.

Restent sur le carreau:
Graincourt-les-Havrincourt (Pas-de-Calais)
La Vraie-Croix (Morbihan)
Le Pontet (Vaucluse).

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1 Commentaire

  1. Il est certain qu’à notre époque, empoisonner des millions de consommateurs avec de la viande de merde produite en batterie dans des conditions atroces, élevée aux OGM et aux antibiotiques, ça n’a pas beaucoup d’importance comparé à quelques dizaines d’emplois… Le productivisme à outrance, y a que ça de vrai, là-dessus au moins les prolos et les patrons sont d’accord !

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