Réflexions Par | 08H00 | 16 octobre 2012

Roms à Lille : mais que se passe-t-il depuis le mois d’août ?

Le 2 octobre, le préfet du Nord – Pas-de-Calais retirait son projet d’implantation d’un camp de Roms dans la commune de Cysoing, en périphérie de Lille. A l’heure actuelle, une centaine de Roms expulsés cet été sont encore en attente de solutions de relogement. Comment en est-on arrivé là? Pour vous aider à vous y retrouver, on a décidé de revenir sur les événements avant de vous préparer une série de reportages sur le sujet.

Contribution proposée par Foulques Delbar et Vincent Fourniquet (*).

Acte 1 : en août, on démantèle…

Début août 2012, alors que la France est en vacances (et que l’attention médiatique est peut être moins soutenue), une vaste opération de démantèlement des campements Roms est lancée sur tout le territoire français, à l’initiative du nouveau ministre de l’Intérieur socialiste, Manuel Valls. Lyon, Villeurbanne, La Courneuve, Évry ou encore Marseille figurent parmi les grandes villes concernées par ces démantèlements. La métropole lilloise ne fait pas exception. Deux campements de Roms sont ainsi démantelés le 9 août, sous l’égide de la Préfecture du Nord, forte d’une ordonnance d’expulsion délivrée par le Tribunal de Grande Instance de Lille. Deux cents personnes se retrouvent expulsées sans solution de logement.

Si l’un des deux campements faisait l’objet de vives tensions avec les riverains, à Villeneuve-d’Ascq, l’autre, situé sur un terrain en friche de la commune d’Hellemmes, était le lieu d’expériences prometteuses menées avec les familles Roms (construction de cabanes par les habitants, culture d’un potager commun, scolarisation des enfants…), au point de faire figure de « campement pilote » pour de futurs projets d’intégration. Efforts donc réduits à néant avec le démantèlement, qu’il est difficile de ne pas lier à l’inauguration en grande pompe, le 18 août suivant, du Grand Stade voisin, pensent les associations.

Politiquement, le démantèlement crée également des vagues. Par voie de presse, Le Parisien/Aujourd’hui en France prête une bisbille entre Martine Aubry et Manuel Valls, la première n’étant pas au courant des démantèlements, ce qu’elle démentira quelques jours plus tard (voir BFM TV).  Tout en jouant la carte de la solidarité avec le gouvernement et en défendant le bien fondé de la politique de Manuel Valls en opposition à celle de Nicolas Sarkozy, elle demande à ce que l’Etat trouve une solution de relogement (Le Figaro). Tout en annonçant qu’il n’y aura plus de démantèlement sans solution, dans la lignée du moratoire voté à son initiative en 2010 et qui visait à bloquer sur le territoire de la métropole les expulsions voulues à l’époque par le gouvernement Sarkozy.

Qui sont les Roms, d’où viennent-ils ?

Les Roms sont les descendants de populations venues du sous-continent indien, initialement itinérantes et qui se sont établies dans les Balkans entre les douzième et quatorzième siècles. « Rom » est le terme générique regroupant diverses peuplades, Tziganes, Gitans, Manouches, Bohémiens ou encore Sintis.

Les Roms se sont peu à peu sédentarisés au gré de la formation des états-nations balkaniques dans le courant des 19ème et 20ème siècles. Ils se sont rapidement retrouvés en marge des sociétés au sein desquelles ils cherchaient à s’établir. Cette situation ne s’améliora pas sous les régimes communistes et perdura après la chute du mur de Berlin.

Avec l’adhésion à l’UE de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007, la question Rom pris une dimension réellement européenne. Les Roms sont alors devenus la plus importante minorité de l’UE, et les plus démunis d’entre eux ont commencé à migrer vers les pays d’Europe Occidentale dans l’espoir d’une amélioration de leurs conditions de vie. Cette possibilité, qui ne leur était pas offerte auparavant, s’est concrétisée grâce à l’application des principes de liberté de circulation et de citoyenneté européenne.

Entre 10 et 12 millions de Roms peuplent l’Europe, dont 6 millions, l’Union Européenne. Ils sont en majorité établis sédentairement en Roumanie et en Bulgarie. Selon les estimations d’associations d’aide aux Roms telles que ROMEUROPE, ils seraient entre 15 000 et 20 000 en France. Cette population est a distinguer des 500 000 Roms et gens du voyage installés en France. Enfin, on compte entre 2500 et 3000 Roms dans la métropole lilloise.

Acte 2 : en septembre, on trouve Cysoing

Nous voilà sauvés : le 3 septembre, le préfet du Nord, Dominique Bur, propose une solution d’accueil : il projette l’installation d’une centaine de Roms sur un terrain appartenant à Réseaux Ferrés de France et situé dans la petite commune de Cysoing, 4300 habitants environ. Ce projet soulève immédiatement l’opposition des Cysoniens, peu enclins à envisager une telle cohabitation. Leur maire, Benjamin Dumortier, rencontre le Préfet pour lui communiquer les griefs de ses administrés, le collectif « Pévèle-Mélantois en colère» (qui défilera deux fois en septembre, réunissant respectivement 400 et 700 personnes, et bloquera les accès routiers à la commune de Cysoing). Le message est clair : obtenir l’annulation pure et simple du projet. Différentes raisons sont avancées, mais les riverains craignent surtout pour leur tranquillité comme nous avons pu le constater lors de la manifestation du 29 septembre.

Au-delà des possibles tensions entre les Roms et leur voisinage immédiat, il faut savoir que le terrain identifié par la Préfecture était initialement destiné à être dépollué (coût estimé à 500 000 euros) avant d’accueillir des logements sociaux pour remplir les quotas imposés par l’Etat. Pollué à l’amiante, véritable cimetière automobile dépourvu d’accès à l’eau courante, le lopin de terre graisseuse aurait tout au plus pu constituer une solution d’urgence pour les Roms expulsés en août. On peine à croire que les services de l’Etat aient ici envisagé un seul instant la question de l’intégration de ces populations et de leur cohabitation avec les riverains.

La détermination affichée par le collectif et l’importante couverture médiatique des évènements ont finalement eu raison des projets du Préfet. Quant aux 200 Roms qui s’étaient retrouvés expulsés au mois d’août, ils restent tributaires de leur débrouillardise et de l’action du tissu associatif.

Acte 3 : en octobre, on cherche une solution…

Les Roms de Villeneuve d’Ascq sont actuellement dispersés en divers points de l’agglomération lilloise, installés dans des tentes ou des cabanes de fortune en attendant mieux. De nouveaux campements se sont ainsi constitués à la hâte à Fives, Lezennes, Villeneuve d’Ascq et dans le quartier du Faubourg de Béthune. Les associations continuent d’effectuer un suivi quotidien et portent assistance aux familles, tout en essayant d’alerter les pouvoirs publics sur le caractère d’urgence humanitaire de la situation. Leur travail consiste également à identifier des terrains susceptibles d’accueillir des familles. Le site de l’ex-IUFM de Lille a été proposé par les associations à la maire de Lille, qui n’a pas donné suite.

Selon Bruno Mattei, membre du collectif Solidarité Roms, inutile de chercher trop loin les raisons de ce mutisme : « Martine Aubry ne souhaite tout simplement pas voir s’implanter davantage de Roms sur le territoire de la métropole » nous explique t-il.

Reste que la maire de Lille refuse de laisser se reproduire une situation analogue à celle du mois d’août : début octobre, elle a ainsi refusé « de transmettre au préfet le document permettant l’évacuation du campement Roms de la rue de Carvin à Lille-Sud », indiquait 20 Minutes Lille. Au motif que la Préfecture n’avait toujours pas proposé de solutions de relogement aux expulsés du mois d’août…

Lors du conseil de communauté de LMCU auquel nous nous sommes rendus ce vendredi, Martine Aubry a d’ailleurs eu l’occasion de réitérer sa position sur le sujet. Revendiquant une « politique faite à la fois de fermeté et d’humanité » elle a indiqué que LMCU prendrait sa part dans la gestion du dossier, tout en rappelant que la métropole n’était pas en capacité d’accueillir dans de bonnes conditions les 3000 Roms actuellement présents sur son territoire. Des sites d’accueil sont actuellement en cours d’identification, dont l’un sur le parking de l’ancienne prison de Loos. LMCU assure que ces sites devraient être équipés dans les semaines à venir. Quant aux villages d’insertion, dont les premiers sont apparus à Lille en décembre 2008, ils ne sont à ce jour qu’au nombre de 4.. Ces structures, dans leur configuration actuelle, ne peuvent accueillir plus de 4 ou 5 familles. Hors de question donc d’envisager un relogement des populations expulsées par le biais de ce seul dispositif.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, selon Bruno Mattei, ce ne sont pas moins de 130 à 140 Roms qui transitent sans perspectives de logement et ce alors que l’hiver approche à grand pas.

Cela serait peut-être l’occasion pour le gouvernement d’envisager sous l’angle du mal-logement la question Rom, dépassant ainsi les considérations d’ordre ethnique et s’attachant avant tout à garantir à chacun l’accès à ce droit fondamental.

(*) Cet article est le premier d’une série à venir sur les Roms de la métropole lilloise. Il a été proposé à la rédaction de DailyNord par Foulques Delbar et Vincent Fourniquet, deux jeunes journalistes indépendants nourris d’une volonté de traiter l’information autrement. Lancés sur le sujet des Roms lors de la seconde manifestation du collectif « Pévèle-Mélantois en Colère », ils souhaitent rencontrer politiques, associations, Roms, spécialistes de la question, afin de comprendre  pourquoi cette situation semble si inextricable pour les politiques, en France, en Roumanie, et en Europe. Si le dossier Roms constitue la toile de fond de leurs premières réalisations, ils souhaitent bien entendu se diversifier et traiter d’autres actualités avec un blog d’actualités qui sera prochainement lancé sur la métropole lilloise. Leur objectif : coller au plus près de l’information, en tentant de retranscrire la réalité par différents moyens, écriture, photographie ou vidéo.

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