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Hénin-Beaumont, le jour d’après

Réalités Par | 16 juillet 2012

Parce que DailyNord aime aller là où personne ne va, la rédaction s’est rendue à Hénin-Beaumont, quelques semaines après l’effervescence médiatique des élections législatives. Là-bas, des médias débarqués en nombre, alléchés par la promesse d’un duel Mélenchon-Le Pen,  il ne reste que des souvenirs. Réactions à froid d’habitants qui ont retrouvé la quiétude de leur ville.

« On s’ennuierait presque ! », lance une marchande de fruits sur le marché hebdomadaire du mardi. Les élections législatives sont passées. Depuis son étal place de la République, elle a observé pendant plusieurs semaines ces nuées de journalistes assaillir les candidats et aussi parfois les passants. « Certains faisaient exprès d’atterrir à cet endroit, pour être interviewés. Mais certains de mes clients faisaient justement un détour pour ne pas être emmerdés, sourit-elle. Ça fait qu’au final, les télés et les radios ont toujours relayé à peu près les mêmes propos. Peu de journalistes ont tenté de s’aventurer un peu plus loin. » En juillet, terminés les champs de micros. Exit les caméras. Oubliées les questions auxquelles personne n’a su répondre. Le marché héninois a repris son train-train habituel.

118, le numéro chance ?

Marie-Françoise dans sa friterie. Celle-là même qui a vu défiler tant de journalistes.

C’est à peine si l’on ose revenir sur les images de la ville, avec son ciel sombre et ses discounters colorés, diffusées sur toutes les télés de France. Il n’y a qu’un nombre qui bruisse dans la ville. 118. 118. 118. Non, on ne parle pas d’un numéro de renseignement, bien évidemment mais du nombre de voix qui a séparé Philippe Kemel, élu député de la 11e circonscription du Pas-de-Calais de sa concurrente Marine Le Pen. 118 voix, c’est-à-dire presque rien sur une ville de 25 000 habitants, encore moins sur une circonscription avec 94 135 inscrits (sur 130 000 habitants) et seulement 55 693 votants. « Il faudrait presque aller inciter à voter dans les maisons de retraite pour grappiller des voix contre l’extrême-droite », plaisante Marie-Françoise, une commerçante qui en a vu défiler des journalistes dans sa friterie. Entre deux américains-jambons, elle en rigole encore. « Le Pen m’appelle d’ailleurs “la vilaine ” », ironise-t-elle face à sa clientèle. “ C’est vrai qu’il faut secouer les gens pour qu’ils aillent voter », renchérit Fabrice, patron du bar Label Anglaise devenu QG des médias nationaux durant la campagne. « C’est pas pour rien que Bernard Carton, un citoyen héninois, a décidé de lancer ici un café citoyen. C’est bien pour rameuter un maximum de personnes et leur expliquer que chaque voix compte dans une élection. »

Le traitement médiatique d’Hénin-Beaumont tabou dans la ville-même ?

Pour Florent, professeur, Hénin-Beaumont s'est paupérisée de façon dramatique.

En terrasse, Florent, un professeur de français du collège Gérard-Philippe a vu les choses de l’intérieur, là où les journalistes ne sont pas allés, au cœur des familles, au sein d’un collège « où les gens sont exaspérés ». « Très peu d’élèves en ont parlé finalement, c’est comme si le traitement médiatique d’Hénin-Beaumont était devenu tabou ou ne les intéressait pas. Les parents, eux, ont très bien compris qu’une fois les journalistes repartis dans leur train, ils allaient être laissés à eux-mêmes. » Une traduction très policée d’une phrase ch’ti, qui donnerait à peu près ça « une fo que tous ché gros s’ront repartis à Paris, on n’oro pu qu’à s’raviser le nombril ». Quant à Jean-Luc Mélenchon, « il est finalement arrivé un peu tard dans la bataille, malheureusement », renchérit le professeur. « Pas facile de se positionner à l’échelle locale quand les enjeux, pour lui, étaient plutôt d’ordre national. Pas facile non plus de brocarder des discours de « tous pourris » avec la situation de la ville. »

D’après cet enseignant, en l’espace de vingt ans, Hénin-Beaumont s’est paupérisée de façon dramatique. « On est facilement passé de 10% de familles défavorisées à 70%. Il n’y a qu’à regarder les chiffres du chômage. Ici, beaucoup de parents sont résignés. C’est quasiment impossible pour les enfants de se projeter sur l’avenir. On le voir bien en matière d’orientation… Si un enfant souhaite faire telle formation et qu’on lui annonce qu’il faut faire 20 minutes de bus par jour pour aller à l’établissement souhaité, ça devient vite insurmontable. Idem en matière de jumelage : quand les jeunes Allemands arrivent, on entend encore des insultes comme « sales boches ». Alors que paradoxalement, le bassin minier est une terre d’immigration, il n’est plus aujourd’hui dans l’ouverture. C’est incompréhensible. »

Pour Marie-Françoise, la commerçante, le problème est ailleurs. « Marine Le Pen rameute les médias depuis des années. C’est gênant que ça devienne de plus en plus croissant et qu’elle s’en gargarise et que tout le monde la suit. Le vrai résultat de cette campagne pourtant, et personne ne l’a relevé, c’est qu’elle a rassemblé des gens de gauche qui ne savaient plus vraiment pourquoi ils votaient à gauche. Maintenant, ce n’est pas un échec, loin de là. Nous avons clairement conscience qu’il faudra des années pour nettoyer le disque dur. » Certains acteurs culturels vont même plus loin, insinuant que du temps des mines, l’ennemi, c’était évidemment le patronat et que depuis la fermeture des Houllières, l’ennemi a changé. Maintenant, ce serait l’étranger.

Alerte cliché : DailyNord se rend dans une cité minière

Joelle souhaite que le travail soit réservé aux Français.

 

Sur proposition du perspicace photojournaliste qui se souvenait qu’il y a avait des cités minières à visiter à Hénin-Beaumont, l’équipe DailyNord finit par atterrir cité Darcy, majoritairement composée de logements sociaux de la Soginorpa. Une retraitée tricote sur sa terrasse. Une maman revient des courses. Ici, pas de secret, nous sommes dans l’un des quartiers qui a le plus voté Front national, au premier comme au second tour. Et les habitants évitent les journalistes. D’abord parce qu’ils n’ont pas grand-chose à dire. Ensuite, parce qu’ils n’en ont pas vu si souvent que ça malgré le raz-de-marée médiatique. « Vous êtes les premiers que je vois ici alors que j’habite ici depuis onze ans », lâche un papa qui a emmené sa fille au petit parc et qui se désole de l’état des jeux. « De toute façon, ils font toujours ce qu’ils veulent une fois élus. On n’a déjà pas un très bon maire alors si n’importe qui arrive au pouvoir… ». Un peu plus loin, Joëlle a vu que deux journalistes rôdaient dans le quartier. Elle est sortie pour en savoir un peu plus. Lorsqu’on lui pose la question, la femme de 56 ans ne cache pas son vote frontiste. « Le boulot, ça court pas les rues alors moi je dis, il faut que le travail soit réservé aux Français. Même dans le quartier,  dès qu’une maison est libre, c’est pour un arabe. Ici, entre voisins, on ne se parle pas ». En quelques mots, elle nous esquisse la situation. « J’ai un mari en déambulatoire. Et je n’ai même pas le droit de toucher le RSA. Que voulez-vous faire avec 850€ à deux par mois ? Une fois qu’on a payé toutes les factures, il ne reste plus rien. De toute façon, nous, on n’a jamais droit à des aides. » Quand elle évoque ses problèmes de location avec la Soginorpa, le nom de Jean-Pierre Kucheida ne lui évoque rien. Par contre, elle a un autographe de « Marine », qu’elle a vue sur le marché. « Quand j’ai vu les débats à la télé, je me suis dit pourvu qu’elle remporte les élections. Au moins, elle, elle fait ce qu’elle dit. » Ce qu’elle pense des récentes affaires municipales ? « On nous a remis un nouveau maire sans nous demander notre avis ».

La tension est retombée… en attendant la campagne de 2014

Adrien. 18 ans. Militant communiste.

Le prochain défi, c’est d’ailleurs bien les prochaines élections municipales d’Hénin-Beaumont. « On s’attend à ce que cela commence bien avant 2014 », souffle-t-on en mairie. Et d’ironiser sur la candidature annoncée du maire révoqué Gérard Dalongeville, mis en examen pour une affaire de fausses factures, si, bien sûr, la justice ne lui interdit pas d’être éligible à l’issue de son futur procès. « On a peur pour la mairie, mais en attendant, on profite du répit après deux intenses campagnes consécutives où il n’était pas rare que les militants se prennent à parti », souffle le jeune Adrien Deneuville, 18 ans, des Jeunesses Communistes. « Maintenant que les médias sont repartis, la tension est retombée. On continuera la campagne de terrain, en étant le plus proche possible des habitants. C’est important de discuter, même avec des personnes qui ne sont pas sensibles à nos idées. Ici, ça marche surtout à l’affectif. Ils aiment Marine Le Pen non pas pour ses idées mais parce qu’elle vient, dit bonjour, serre des mains, passe à la télé. Alors quand les médias nous présentent avec « front contre front », on a trouvé ça finalement un peu réducteur. »

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