DailyUne | Réalités Par | 08H00 | 28 février 2012

La raffinerie de la colère (2/3): “sans la famille, on ne tient pas le coup”

Il y a deux ans, la raffinerie des Flandres fermait ses portes pour devenir simplement l’établissement des Flandres. Pendant six mois, les employés de Total se sont battus pour empêcher cette fermeture. Deux ans après, alors que tout ce qui concerne le raffinage va être démantelé au mois de mars, DailyNord a souhaité faire le point. A travers quelques portraits, permettant d’évoquer à la fois les vies, les luttes, le syndicalisme et Total. Aujourd’hui, rendez-vous avec Benjamin Tange.

Benjamin Tange © Stéphane Dubromel

Quitter la ville ? « On a discuté avec ma famille, on a étudié toutes les propositions, mais notre vie est à Dunkerque ». Pas question pour Benjamin Tange, carté à la CGT, d’abandonner le navire et de partir avec sa femme et ses trois enfants. Et la lutte, qui, pour lui, « continue depuis Nanterre (devant les tribunaux, Ndlr) .  A Dunkerque, les boîtes ferment les unes après les autres. La désindustrialisation du pays, c’est une catastrophe. Et relancer l’industrie, c’est avant tout une question de politique. Nous, on fait tout pour redynamiser le site. Avec la CGT, nous avons monté le projet hydrogène, fabriquer des piles à combustibles à Dunkerque pour relancer l’industrie ». Chez le jeune homme de trente ans, le mouvement social de 2010 a laissé une grande détermination. Et un regret : « François Croquefer a eu un discours qui a réveillé les consciences. Nous, nous avions perdu l’expérience de la lutte. Je suis persuadé que leur choix s’est fait parce qu’on était faible syndicalement ». La culture syndicale, ça s’entretient, sinon ça s’oublie. « Mais je suis sûr que Total n’avait jamais envisagé un cri du cœur d’une telle ampleur ».

© Stéphane Dubromel

« C’est pas grave, j’irai bosser à vélo »

Le cri du cœur n’avait pas laissé la population insensible : « on a récolté plus de 10 000 signatures de soutien. Une fois, on a même décidé de jouer les pompistes chez Auchan, on appelait les automobilistes à assécher le carburant encore plus vite. On en profitait pour communiquer avec les gens. C’est important de rappeler à la population pourquoi on se bat. Les gens nous répondaient, « c’est pas grave j’irai bosser en vélo », 90% d’entre eux comprenaient notre mouvement ».

A la même époque, les manifestations contre la réforme des retraites éclatent : « et à ce moment-là, le soutien et la mobilisation étaient à la fois intergénérationnels et interprofessionnels. Des intermittents du spectacle sont même venus nous voir. » Pourtant, la médiatisation du conflit n’a pas toujours été très tendre : « on nous accusait de prendre les automobilistes en otage. On dirait qu’ils ne savent pas ce que c’est que d’être vraiment pris en otage ! Et c’est comme la notion de dialogue, ce n’est pas du dialogue mais un rapport de force ! » En plus d’être désagréable, la réaction des médias a été tardive, juge-t-il : « Les médias ne se sont intéressés à nous que trois ou quatre semaines après le début du conflit, quand on a lancé l’ultimatum. Surtout les médias nationaux, les locaux ça allait. Mais on a toujours du mal à avoir une vision globale de la chose dans les journaux. Ils n’expliquent jamais en profondeur ».

Total, 380 familles

© Stéphane Dubromel

Comme pour Dimitri Selier (premier volet de notre dossier “La raffinerie de la colère), le conflit social a eu ses grands moments, « la prise de possession de l’usine par les salariés, le 17 février. Le directeur a commencé par nous narguer, puis il s’est enfui. » Et surtout l’évènement qui a suivi, l’épisode des 40h : pour maintenir la sécurité du site, les employés ont travaillé 40h, sans interruption: « c’était dur psychologiquement. La hiérarchie essayait de nous intimider. On venait nous voir en disant que c’était de l’inconscience. Ils essayaient de jouer sur la corde sensible, la famille. Mais les salariés étaient volontaires pour le faire, ils voulaient tenir jusqu’au bout ». Une solidarité importante s’est tissée entre les employés de Total. « Même si au bout d’un moment il y a la peur, l’angoisse, les pressions familiales. On ne pense jamais que Total ce n’était pas seulement 380 employés, mais aussi 380 familles. C’est dur d’être dans un mouvement de cette ampleur. Sans le soutien de la famille, on ne tient pas le coup. Le plus destructeur, c’est l’absence d’espoir et l’impossibilité de se projeter. Et quand on rentre tous les soirs à la maison, sans avoir de nouvelles à annoncer à la famille ». Le mouvement a laissé des traces, encore aujourd’hui : « 40 % du personnel est toujours dans un état dépressif ou anxieux », avance Benjamin Tange.

« Je pense que ça bouillonne en France »

© Stéphane Dubromel

« On a appris une leçon, on ne veut plus revivre de moment aussi dramatiques. Alors, on sensibilise les salariés, on leur fait comprendre l’importance de se syndiquer pour être prêts. Les gens oublient que les acquis viennent des mouvements syndicaux. On veut faire en sorte que la direction soit toujours obligée de passer par nous. On veut un retour du collectif ». Car Benjamin Tange confirme les dires de Dimitri Selier, les employés de Total n’étaient pas prêts, pas préparés à un conflit d’une telle ampleur. Lui aussi corrobore l’absence d’un leader net. « Pourtant certaines personnes se sont affirmées alors qu’on ne les attendait pas ». Lui-même se détache du lot : « on m’a demandé de jouer un rôle de plus en plus important. Alors, j’ai pris mes responsabilités. Je me suis affirmé, j’ai eu une prise de conscience face à la détresse de certains salariés. C’est venu naturellement. Quand on est au bord d’un précipice, soit on tombe soit on arrête de se faire pousser ».

Mener les autres, c’est avant tout garder le moral et la détermination intactes : « je ne me suis jamais dit que tout était perdu foutu, je me disais putain ça va redémarrer, faut pas laisser tomber tous les mecs derrière toi ». Si le mouvement social en a égratigné plus d’un, Benjamin « est loin d’être désabusé, sinon je ferais pas ce que je fais.  Je pense que ça bouillonne en France. Il y a une tentative du gouvernement de contenir la révolte. » Et 2012 ? « on verra bien qui passe. Mais il ne faut pas voter utile, il faut voter pour un programme dans lequel on se reconnaît ». D’ailleurs, entre Royal et Sarkozy en 2007, il avait voté blanc.

Ecouter Benjamin Tange dans Le choix d’Yves Calvi sur RTL

L’intégralité de notre reportage :

– Dimitri Selier : « Ils ont pris cinq ans de sursis, on a pris perpet’ »

– Benjamin Tange : « sans la famille, on ne tient pas le coup »

– Philippe Wullens, Clément Mortier : « Le conflit m’a fait beaucoup mûrir »

A voir jusqu’au 9 mars à Dunkerque (MJC de Rosendael) : l’exposition des photos de Stéphane Dubromel, pendant le conflit social, que nous avions également diffusé ici-même avec le reportage Une fermeture et des hommes.

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