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Michel Delebarre ou la malédiction du corsaire

DailyUne | Petite histoire Par | 26 septembre 2011

Le verdict est tombé. Le Sénat passe à gauche. Avec quelques nouveaux dans les rangs. Parmi eux, un vieux briscard de la politique nordiste, Michel Delebarre. Le député-maire de Dunkerque (désormais sénateur et donc bientôt plus député…) succède même à Pierre Mauroy. Enfin. Portrait d’un corsaire  maudit.

C’est à la fin de sa carrière qu’il réalise son rêve. On l’a déjà signalé ici-même (et sur le blog Le Petit Théâtre de Martine Aubry), Michel Delebarre succède enfin à Pierre Mauroy. Comme tête de liste aux sénatoriales. Dauphin lillois échoué sur le sable des ambitions municipales, patron putatif d’une CUDL mise en coupe réglée par un Arthur Notebart dominateur et solitaire sinon isolé mais à la fin de règne chahutée, premier secrétaire chuchoté d’un PS en miettes après le congrès de Rennes, et là-encore dans le sillage d’un certain Pierre Mauroy, le maire de Dunkerque devra à la seule puissance de sa volonté le privilège de faire mentir sa propre malédiction. Raffuté par son propre parti sur le rivage de la mer du Nord, il conquiert la ville de Jean-Bart comme le faisait l’illustre grand homme du port des Dunes : sabre au clair et clairon fort. En vingt années bien sonnées, il transforme la cité des corsaires et repousse, dans des joutes de chiffonniers où la poudre est plus noire que jamais, les assauts ennemis avec la vaillance de ceux qui ont tout à perdre. Ou plutôt qui ne veulent pas perdre ce qu’ils eurent tant de mal à gagner.

delebarreUn super-préfet

Dans les années 80, Michel Delebarre effrayait son monde. Premier lieutenant d’un Mauroy maître de Matignon, et qu’il a solidement flanqué pendant l’épopée lilloise, le jeune Bailleulois a tout d’une pousse technocratique promise aux plus hauts cieux. Une trempe de super-préfet. Un corps qui lui ouvrira ses portes, ce qu’il vivra comme une consécration, lui le diplômé de géographie fasciné par ces grands commis gardiens de la République. Il sera sept fois ministre, et pas les moindres portefeuilles : logement, transports, ville, fonction publique, travail.

Ce n’est qu’en 1986 qu’il décroche ses premiers galons d’élu. Ce sera député du Nord. A la proportionnelle. Pas de quoi en faire une gloire indélébile. A gauche, la règle c’est instit-secrétaire de section-suppléant-conseiller municipal-conseiller régional ou général. Après quinze ans de bons et loyaux services pour le parti, certains y parviennent. Et c’est cet ADN peu commun qui fait regarder Michel Delebarre comme un vilain canard pas très rose. Du côté des sections militantes du Nord et, surtout du Pas-de-Calais, on se renfrogne à la simple évocation de son nom. Et le jeune loup, qui cherche un dauphinat comme l’alchimiste la pierre philosophale, trébuche quand il s’agit de s’emparer du conseil régional en 1992. Les petits copains socialistes l’achevèrent sans coup férir ni aucun remord, lui préférant même une écolo élue sous “x”*, tant les tractations et marchandages émaillèrent une des plus folles élections de la vie politique régionale. Aujourd’hui encore, on se perd en conjectures quant à savoir qui a vendu la peau de l’ours**…. Les deux fédérations du Nord et du Pas de Calais, énormes et craintes, sont à coûteaux tirés et Delebarre fait les frais du combat de titans. Sceptre régional enfin en main six ans plus tard, une satanée loi sur le cumul des mandats – votée par une majorité de gauche – l’oblige à le transmettre à Daniel Percheron, son plus fidèle ennemi, l’ancien grand sachem de cette fédé du Pas-de-Calais qui l’a si souvent battu froid.

Un côté Clemenceau

D’ailleurs, élu sénateur ce jour, Michel Delebarre sacrifiera – pour la troisième fois – un des ses mandats qu’il affectionne tant. Un reproche qui court depuis que le gars Michel est entré en politique. L’ogre des Flandres protège ses responsabilités avec la jalousie de la tigresse qui couve sa nichée. Les siens se comptent en dizaines (plus de deux au moins  ! ). A Dunkerque, il a reproduit trait pour trait le système Mauroy, lui qui a été à la si bonne école de ce maître en politique, patelin et rusé. Son tempérament élaboré lui vaut de solides animosités. C’est son côté Clemenceau. Le primat de l’efficacité sur la morale. Alors, quand Michel Delebarre traîna pendant une bonne quinzaine d’années et comme un mauvais signe indien, une mise en examen dans la surréaliste affaire des écoutes (il sera dispensé de peine), beaucoup au PS détournèrent le regard. Un vrai profil de patron de la maison poulaga, l’ancien protégé de Mauroy. «Pas très socialiste, tout ça», ironisent ses détracteurs et on a vu qu’il en avait. Pierre Mauroy vint à la barre le défendre, lui et les co-accusés. Le fauteuil de sénateur vient à point. La grande gomme du législateur efface-t-elle à peine sa circonscription qu’il se découvre une nouvelle opportunité au Palais du Luxembourg. On réchauffa même son nom pour une éventuelle présidence du Sénat. Mais sa jeunesse dans l’institution est un vrai handicap. A l’automne de sa vie politique, Michel Delebarre n’en est pas encore à ramasser ses souvenirs.

* Ironie de sa propre histoire, il a retrouvé cette année l’écolo et sénatrice sortante Marie-Christine Blandin sur la liste plurielle pour les élections sénatoriales. Présidente du conseil régional (1992-1998), cette dernière ne lui avait ménagé ni remontrances ni vexations, bordant leurs territoires respectifs avec la précision du géomètre.

**Allusion à la rumeur d’un Borloo prêt à pactiser, cette année-là, avec le Front national de Carl Lang pour trouver la majorité introuvable.

 

Delebarreville

Son entrée dans le club des sénateurs peut se comprendre comme une fin de règne maîtrisée et en douceur. Mais quid de Dunkerque ? On a déjà évoqué une possible dévolution municipaledunkerque au profit de Wulfran Despicht – son gendre ! – vice-président du conseil régional et adjoint dunkerquois. Pure hypothèse, certes. Et d’autres noms circulent. Là encore, 2014 sera une borne de référence. A Dunkerque, cette Delebarreville, les probabilités d’alternance n’ont plus guère de chances de prospérer. Emmanuel Dewees (RPR), Franck Dhersin (Borloïste puis RPR puis UMP), Jacqueline Gabant (UMP), autant d’audacieux qui ont cher payé leur défi à l’«Amiral». Parfois par un bannissement pur et simple.

Dans le Nord, il y a deux villes de taille moyenne (ou “extra-métropole lilloise”) qui ont muté sous l’action de leur maire à forte personnalité. Borloo-Valenciennes et Delebarre-Dunkerque. Toyota pour l’un, Péchiney pour l’autre. De vrais déclics pour des économies locales. Un Dunkerque agrandi de deux importantes communes périphériques dirigées par des maires de gauche (Christian Hutin à Saint-Pol-sur-mer et Roméo Ragazzo à Fort-Mardyck) ne laisse plus guère d’espoirs au camp d’en face, et pour longtemps (*). Peut-on s’en réjouir ? Quand Delebarre, incité par son mentor Mauroy et son entourage qui ne l’avait jamais complétement adoubé, s’est lancé à l’abordage du beffroi en 1989, il stigmatisait l’usure du système Prouvoyeur, un ancien socialiste de circonstance rectifié CNI (un itinéraire plutôt rare dicté par l’opportunité de devenir…sénateur en 1983), élu depuis…plus de vingt ans et qui avait initié le mouvement – sans fin – d’un Dunkerque XXL. L’histoire repasse les plats.

* Soit le symétrique inverse de la communauté urbaine de Lille, caractérisée par une petite ville-centre de 220 000 habitants au milieu d’une agglomération de plus d’un million d’habitants. Si le Grand Lille ressemble toujours à une grosse poignée de confettis sensibles au moindre vent, Le Grand Dunkerque se fait de plus en plus bunker inviolable. Ce qui n’a pas empêché Michel Delebarre d’avoir appris la science du pouvoir auprès de Pierre Mauroy, ancien patron de la communauté urbaine de Lille, ni d’avoir observé les longs démêlés de ce dernier avec un Arthur Notebart par exemple, au sein de la même institution. A Lille, la politique s’inspirait d’une diplomatie secrète permanente, comme en écho aux rapports de forces homériques souvent teintés de non moins forte psychologie. A Dunkerque, c’est un système total qui laisse peu de place au débat. D’autant plus que l’emprise Delebarre dépasse le simple cadre politique et empiète largement sur l’espace économique ou consulaire, par exemple, voire médiatique avec la future télé du littoral.

Photos : Portraits Michel Delebarre (une et texte) : captures d’écran du blog de l’homme politique. Vue de Total à Dunkerque : Stéphane Dubromel

A lire ou relire sur le sujet de Michel Delebarre et du Dunkerquois :

– Dunkerque : les paradoxes de Jean Bart

– Dunkerque sur le podium, la région en future phase de décroissance

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