DailyUne | Réflexions Par | 07H48 | 07 septembre 2011

Mais pourquoi la région n’accouche-t-elle plus de présidentiables ?

Martine Aubry, Marine Le Pen, Jean-Louis Borloo,…Trois “présidentiables” ou candidats à la candidature pour l’année prochaine et qui ont creusé leur sillon dans la région Nord – Pas-de-Calais… sans y être nés. Trois personnalités non originaires de par chez nous et qui ont eu une vie politique ailleurs (*).  Trois parachutés. Parce que la région est incapable d’accoucher d’hommes (ou femmes) politiques d’envergure ?

Depuis Pierre Mauroy, la région ne produit plus de ténors capables d’envisager la course au titre suprême. Mauroy, c’est un peu le dernier des Mohicans. Quand on a été premier ministre, on regarde naturellement plus haut. En 1995, François Mitterrand lui-même avait évoqué une telle éventualité avec le maire de Lille de l’époque alors que sa propre succession battait son plein et que Delors portait haut les espoirs de la gauche. “Jacques Delors..Oui..Mais il veut devenir président sans être élu…“, avait souvent susurré, en substance, le maître de l’Elysée d’alors à l’égard de son ancien ministre des finances. Delors, empli de circonspection, renonce moins de six mois avant le scrutin et mortifie son camp, soudainement désemparé. Les bonnes volontés et les franches ambitions re-prospèrent de plus belle. Joxe, Lang, Badinter, Mauroy, même Martine Aubry qui incarnait – à l’époque – un socialisme frais comme la rosée, autant de ballons-sondes testés au plus fort de la perplexité. C’est Jospin qui raflera la mise. Depuis l’ancien maire de Lille, qui a transmis le témoin en 2001, rien…et l’irruption – ou plutôt l’imposition – de Martine Aubry, native de la capitale, ne fait que renforcer le sentiment. Le Nord – Pas-de-Calais est une sorte de centre de formation pour présidentiables en puissance.

Une classe politique régionale castrée ?

Comme si l’ère Mauroy – au moins trente ans – et ce dernier avaient écrasé la classe politique régionale, désormais castrée, inapte à l’émergence d’un nouveau leader national. A l’ombre du grand chêne… Doit-on développer le même raisonnement à droite et la légende d’un certain général de Gaulle, natif de Lille  ? Les grands fauves, c’est bien connu, répugnent à envisager leur postérité et les dauphins restent souvent à s’ébrouer dans la mare aux canards. Ajoutons un système local et partisan décalé des réalités et axé sur la préservation des places plutôt que sur la production de nouvelles générations, et l’on comprend que la machine à élites se grippe.

Le Nord – Pas-de-Calais, marchepied idéal ?

Pire, les jeunes loups de la capitale voient dans le Nord-Pas de Calais une terre d’élection et de prédilection pour les hautes sphères. Un marchepied idéal. Même Jack Lang, l’un des plus beaux pigeons-voyageurs de notre classe politique, a misé sur le Pas-de-Calais, c’était en 2002. Sait-on jamais, et si, une année bénie des dieux, le peuple de gauche l’adoubait en vue de l’onction suprême ? Notre Jack régional attend encore et la Côte d’Opale est pour lui un désert des tartares. Une terre fertile en vocations au plus haut niveau, mais côté gauche alors. Ouvriérisme aidant et prolétariat persistant, nos Lang et consorts trouvent en Nord et Pas-de-Calais  havres et refuges quand une vilaine alternance fait bouler les ambitieux comme des lapins  un jour d’ouverture de la chasse. Le bon docteur Bernard Kouchner tentera l’aventure du côté de Saint-Amand-les-Eaux vers la fin des années quatre-vingt. Lui aussi nourrissait en son sein le mirage d’un destin national. Il était bien le seul. Avant cela, il faut se faire élire, s’approprier un fief, tutoyer le suffrage universel. Bernique, docteur… Michel Delebarre a lui aussi cru son destin pris en main. Quelques semaines. Pierre Mauroy aurait bien voulu qu’il lui succède au PS (pour mieux contrer ce prétentieux de Fabius ! ) après le catastrophique congrès de Rennes (en 1990). Jeune maire de Dunkerque, l’ancien dauphin, lui pur produit du Nord – Pas-de-Calais,  aurait alors eu toutes les cartes en main pour se préparer à une autre succession, celle de Mitterrand. Las ! Le super-ministre resta en radoub à Dunkerque après une série grise de revers électoraux. Il prépare une pré-retraite au Palais du Luxembourg.

Steeve Briois creuse le sillon, Marine Le Pen récolte

Mais le terreau ouvrier attire aussi les canines de droite et au-delà. Marine Le Pen lorgne sur le fief de l’ex-bassin minier depuis longtemps. Un mandat de conseillère régionale en Nord – Pas-de-Calais en 1998 lui fait entrevoir le formidable potentiel d’un discours gaucho-lépeniste sur des terres lacérées par les crises économiques, la disparition des grandes entreprises publiques telles les Houillères ou la sidérurgie et la montée des ressentiments identitaires. Le poids des traditions claniques et clientèlistes, aussi. Plusieurs tests électoraux aux législatives dans l’ex-bassin minier la confortent dans son analyse. Aussi, quand la fille du fondateur du Front national revient dans la région aux régionales de 2008, c’est du côté d’Hénin-Beaumont qu’elle jette son dévolu. Steeve Briois, l’enfant du fief, lui a bien creusé le sillon. Marine Le Pen**, c’est une implantation d’opportunité.

Le Parisien Borloo bouscule la classe politique locale

Dans le même registre – avec des armes radicalement différentes et des opinions très éloignées – un Borloo faisait la même chose à Valenciennes. La capitale du Hainaut était au fond du trou. Et mourait à petit feu sous le regard sans âme d’une classe politique locale atone et résignée. Avec une foi de charbonnier, le jeune maire soulève les terrils d’un pays abandonné et fait se redresser la tête à une population qui avait perdu toute confiance. Borloo a conquis pendant ces dix ans ses galons de ministre qui lui seront décernés en 2002 après la victoire de Jacques Chirac. Une nouvelle séquence d’une dizaine d’années comme ministre de la ville puis de l’environnement et une vraie propension pour les louvoiements politiques lui forgent une stature de présidentiable. Mais quand on l’interroge sur son équation personnelle, il n’oublie jamais de rappeler que la résurrection de Valenciennes, il y était, et aux premières loges ! Borloo, c’est une implantation d’affection.

Martine Aubry, région refuge, région-tremplin

Même topo pour une Martine Aubry, qui, dans le droit fil de son mentor Mauroy, assume la mission d’une Lille soliste de choix dans le concert européen. Quand la fille de Jacques Delors débarque à Lille avec une sérieuse arrière-pensée électorale – en 1994, à l’occasion d’une cantonale lilloise pour soutenir un certain Patrick Kanner, nouveau manitou du département -, elle a déjà quelques lignes sur son CV. Ministre surtout. Directrice adjointe chez Péchiney, le géant de l’aluminium, aussi. Elle a eu à connaître du dossier de l’usine de Dunkerque, par exemple, construite à la fin des années 80. Mais elle n’est pas d’ici et l’on ne se priva de le lui rappeler quand elle abattit la carte de la succession de Pierre Mauroy, un enfant du pays. La “non ch’titude” aurait pu être rédhibitoire. C’est mal connaître celle qui veut aujourd’hui défier Nicolas Sarkozy. Martine Aubry, c’est l’implantation au forceps.

Point commun de ce défilé des prétendants à la gloire : toutes et tous sont de grands usagers du…TGV-Nord qui met la capitale à une heure de Lille. Puisqu’une carrière politique digne de ce nom ne peut faire l’économie de Paris, là où beaucoup de choses se décident.

A quand un conquérant de l’impossible qui porterait de la glaise flamande à ses semelles où traînerait un inimitable accent du Nord dans ses meetings ?

* Bémol, Jean-Louis Borloo s’est fait les dents à Valenciennes après une initiation politique auprès d’Edgar Faure. Mais on rappelle qu’il vient de Paris et n’a aucune attache avec le Nord.

** Carl Lang, ex-FN, est lui aussi à ranger dans la catégorie des personnalités qui ont fait de la région un tremplin : il fut conseiller régional Front national dès 1992. Il annoncera bientôt sa décision de se lancer ou non dans la course à l’Elysée.

Crédit photo de Une : FlickR


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1 Commentaire

  1. Tout est dit, et bien dit, Marc.
    Juste deux trois points de détails.
    -“Borloo, c’est une implantation d’affection”.C’est vrai. Aubry, c’est une implantation d’opportunisme.
    -“Martine Aubry, c’est l’implantation au forceps”. Exact, au point de bourrer les urnes pour subtiliser le PS à la Ségolène. Classe! Preuve qu’elle voudrait comme son père “devenir président sans être élu”.
    -“A quand un conquérant de l’impossible qui porterait de la glaise flamande à ses semelles où traînerait un inimitable accent du Nord dans ses meetings ?”. C’est loin d’être gagné puisque le futur président de région (secret de polichinelle), et ce sera une première, sera un “esstranger” (en Marseillais dans le texte), Pierre de Saintignon, le sherpa de Ch’Titine. Une Parisienne aux manettes de Lille, un Angevin aux commandes du conseil régional, pour l’accent du Nord et la glaise flamande, faudra patienter un moment.
    -Enfin, et ce n’est pas totalement hors sujet, le népotisme n’est peut-être pas étranger à la déliquescence du corps politique régional. Deux exemples, Nord et Pas-de-Calais: Delphine Bataille, la fifille à Christian, déjà conseillère générale et régionale, placée -très certainement pour ses grandes compétences- en position favorable pour les prochaines sénatoriales; dans mon canton de Vimy, c’est Bertrand, le fils de Jean-Marie Alexandre, à qui on a offert sur un plateau le poste de conseiller général. Ses électeurs ont dû être déçus. Son action tient du néant et dans l’exercice du discours, un enfant de 6 ans s’exprimerait mieux.
    Entre copinage, alcôves (oui, oui, cela marche toujours très bien et pas pour un vulgaire poste de conseiller municipal), un népotisme qu’on ne masque même plus, des coucous (Aubry, Lang, Le Pen, De Saintignon, Lickenhed…) choisissant des nids garantissant leur boulot, nos politiques ont choisi la facilité, les arrangements et le confort. En fait, ils n’ont pas vendu leurs âmes au diable mais à tout le monde.
    Difficile donc face à ce marigot de voir émerger un futur destin national voire un personnage emblématique de la région…

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