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Oeuf-en-Ternois : reportage dans un village où il ne se passe jamais rien (2/2)

DailyUne | Réalités Par | 13 avril 2011

Seconde et dernière partie de notre reportage à Oeuf-en-Ternois. Un village choisi (presque) au hasard parce qu’il ne s’y passe jamais rien. Après une matinée en compagnie de la maire, de la secrétaire de mairie et d’un couple de retraités, c’est l’heure de se rendre au club des aînés. Et plus si affinités.

13h45. Retour à Oeuf-en-Ternois, ce village où il ne se passe jamais rien, mais qui nous a offert deux belles rencontres le matin. Avant de filer au club des aînés (les choses sérieuses commencent à 14h30), un petit tour du côté de l’arbre à croix entre Oeuf-en-Ternois et Guinecourt, le patelin voisin. Guinecourt ? Le plus petit village du Pas-de-Calais, quinze âmes, et à ce carrefour entre les deux villages, ce fameux arbre dont on nous a conseillé la photo le matin même. Resté debout au milieu d’un carrefour, à deux pas d’un château d’eau, il a une particularité, outre sa statue de la Vierge en toc qui a remplacé une précédente, dérobée il y a quelques années : quand les habitants de Guinecourt perdaient l’un des leurs (vu la population, ça ne devait pas arriver souvent), ils déposaient une croix sur l’arbre. Pourquoi cette tradition ? Bonne question.

L’église fête son demi-siècle

Retour dans le coeur du village. A la salle des fêtes (qui jouxte la mairie), on aperçoit déjà quelques voitures garées. Qu’à cela ne tienne, il nous reste quand même quelques minutes pour se rendre du côté de l’église sous le chant des oiseaux. Reconstruite il y a pile cinquante ans, après avoir été bombardée pendant la guerre. Architecture étrange avec parpaings apparents, mais aussi nuées de mouches mortes à l’entrée (tiens, tiens, on est le jour du nuage radioactif…)…

Josette Philis, présidente du club des aînés : « Ces clubs, ça va disparaître »

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C’est l’heure d’entrer dans la salle des fêtes. Et à entendre le brouhaha de l’extérieur, il y a l’air d’avoir du monde. Eh bien, pas tant que ça. Une vingtaine de têtes blanches à tout casser. On retrouve Paul, le passionné de pigeons, qui a déjà prévenu la présidente du club de notre passage. Celle-ci est prête à bavarder : « Je ne joue pas sur cette partie, je suis en renfort. » Une partie de quoi ? De belote, c’est le jeu de cartes du jeudi tous les quinze jours à Oeuf-en-Ternois. Voilà donc où sont tous les villageois, déduit-on, sûr de notre fait. Pas exactement : « Nous avons 43 inscrits au club des aînés. Mais beaucoup viennent des villages extérieurs. Là, aujourd’hui, vous n’avez même pas la possibilité de faire une table complète d’Oeuf ! » Le drame du club. Des clubs des aînés à entendre Josette Philis, 75 ans : « On est de moins en moins nombreux. Les plus jeunes prennent leurs voitures. Un jeudi sur deux, on fait de la marche, on est trois ou quatre. Ces clubs, ça va disparaître… »

Internet ? « ça me fait peur »

En attendant, Josette a quand même pas mal de choses à faire chaque année, depuis qu’elle a pris la présidence au début des années 2 000 : organiser ces fameux jeudis, mais aussi parfois des concours pour faire rentrer de l’argent et payer des animations au club en accord avec la fédération. Un spectacle son et lumières par ci, un repas par là, un thé dansant encore (“mais là, quand il faut passer du côté de la SACEM, il faut banquer“), une randonnée pour finir. Et le quotidien : « Aller acheter la boisson par exemple. D’ailleurs, vous voulez boire quelque chose ? » Volontiers. La conversation dérape. Internet. Ça, Josette n’a pas. Et ça ne la tente pas de s’y mettre. Mais, ça lui fait peur pour les jeunes. « Je vois les gamines qui y sont tout le temps, elles sont nées avec. Moi, ça me fait peur pour les vols, pour les arnaques. » Et les informations ? « Ça, je ne sais pas, je n’y suis jamais allée. » Elle n’a donc pas eu l’occasion d’aller voir  ce dont tout le monde nous a déjà parlé : le fameux site du Hollandais. Un résident secondaire qui a créé une page web sur le village…

Souvenirs de la Seconde Guerre mondiale

A défaut de web, on replonge dans le passé. Josette est presque une Oesienne de souche. Arrivée ici à 2 ans, elle a même connu la guerre dans le village. Les bombardements, quand avec une copine, elles prenaient leurs petits frères par la main pour les emmener dans l’abri. La destruction de l’église. Sa mère qui lui faisait juste croquer dans du chocolat pour l’envoyer à son père, mobilisé, histoire qu’il voit la marque de ses dents… « Mais il ne voyait jamais le chocolat ! » Et les séquelles : « Nous, on a connu la guerre. Du coup, on fait toujours des réserves. Pas comme les plus jeunes, aujourd’hui.  Vous allez où maintenant ? » Au Jardin des Collines, dont on nous a parlé, madame : il paraît que c’est l’une des fiertés du village.

Claude et Anne-Marie Boucry, pépiniéristes en retraite : « Le bambou, c’est zen »

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A quelques centaines de mètres de là, c’est donc le Jardin des Collines. L’une des plus grandes collections européennes de bambous, nous annonce le panneau défraîchi. On frappe à la porte. Une femme vient nous ouvrir : « Journalistes ? Ah, mon mari n’aime pas trop. Vous racontez des bêtises… Je vais voir. » Deux minutes d’attente, le voici : « Vous racontez à chaque fois des conneries sur les bambous. Vous venez là pour qui ? » Explication, séduction, banco, il commence à nous parler du bambou dans un pot juste à l’entrée de la maison : « Celui-là, c’est un bambou malade. On l’appelle « carapace de tortue ». Il va partir chez un client dans l’est de la France. » Et comment avec ses 4 mètres de haut et ses 200 kilos ? « Par semi-remorque. Couché. » Pour combien ? « Un certain prix ! »

Un, deux, trois… quatre cents

Drôle d’histoire en tout cas que commence à nous conter Claude Boucry en entrant dans le jardin aux près de 400 variétés de bambous, toutes adaptées aux latitudes européennes. L’homme, qui deviendra septuagénaire cette année, était consultant. Puis il y a 20 ans, il a planté un bambou dans ce terrain acquis à Oeuf-en-Ternois. Puis, deux, puis trois, puis quatre. « Et maintenant, quatre cents ! » Entre-temps, il lâche son boulot « abominable » pour se consacrer uniquement au bambou. Sa culture, ses semis, ses croisements, pour cette collection unique en Europe au pays des mines et du charbon. Surprenant : « Les gens n’imaginent pas que l’on puisse faire ça ici. Mais si ce sont les bonnes espèces, il n’y a aucun problème. » Alors, en plus de cultiver les bambous, leur fils, qui a repris l’entreprise, vend la production. A des Nordistes, des Belges, des Parisiens, des gens du sud de la France, des gens de toute l’Europe. Le Jardin des Collines a acquis une sacrée réputation dans le domaine. Avec un seul credo : « Les gens doivent nous expliquer ce qu’ils veulent en faire, dans quel terrain ça va. Et on leur propose le bambou le plus approprié. C’est autre chose que dans les pépinières de grande surface ! »

« Maintenant, les paysagistes viennent pleurer pour avoir nos espèces »

Etonnant et zen, ce jardin des bambous au milieu d’Oeuf-en-Ternois. Du coup, on imagine que le bonhomme et son épouse, institutrice à la retraite, ont du passer pour de sacrés illuminés à l’époque. « Ah ça oui. Entre les pépiniéristes et les gens du village, c’est vrai. Mais maintenant, certains  paysagistes viennent pleurer pour avoir nos espèces… Voilà le résultat. » Des bambous et des bambous sur un hectare qu’ils prennent plaisir à voir pousser à toute vitesse (certaines espèces grandissent de plusieurs mètres en quelques semaines) avec une robustesse à faire plier le capot d’un tracteur (« j’étais dans la lune. Le bambou n’a rien eu. Par contre, la machine… »). Une vraie Bible sur le bambou, Claude Boucry. D’ailleurs, sur son site, il rédige une encyclopédie. « Six à sept ans de travail et je n’ai pas fini. » Près d’une heure et demie de balade au milieu d’un endroit hors norme, c’est l’heure de partir après être passé devant un panneau Oeufs frais à vendre. Pour une nouvelle rencontre au pays de l’omelette (désolé, il fallait qu’on la fasse avant la fin) ? Ça ira pour aujourd’hui. En traversant, voici Madame la maire qui repasse en voiture. Mieux qu’une caméra de vidéo-surveillance, la maire d’un petit patelin. A croire qu’elle nous piste depuis ce matin. « Alors, c’était bien ? Il y avait des choses à raconter à Oeuf-en-Ternois ? » Plus qu’on aurait pu l’imaginer…

Retrouvez la première partie de ce reportage :

Oeuf-en-Ternois : reportage dans un village où il ne se passe jamais rien (1/2)

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Retrouvez le travail de Stéphane Dubromel, photographe sur son site.

A découvrir ou redécouvrir sur DailyNord : Les 24h de DailyNord, une errance dans le Nord – Pas-de-Calais pendant 24h d’affilée

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3 Commentaires

  1. Un coucou a toute ma famille vivant dans ce village que l’on pourrait croire “sans histoire”.Merci pour ce reportage tres enrichissant .J’ ai hate de lire les prochains sujet

  2. Super reportage !

  3. Excellent reportage! Surtout qu’on a croisé le monsieur du Bambou pour y acheter justement quelques bambous… Une sacrée personnalité, bien décrit comme dans l’article. Intéressant d’en savoir plus en tout cas! 🙂

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