Oeuf-en-Ternois : reportage dans un village où il ne se passe jamais rien (1/2)

Oeuf-en-Ternois. Deux cent cinquante habitants. Trois références dans le sacro-saint Google Actu depuis un mois (et encore, trois simples références où le nom apparaît…). A priori, rien à en tirer pour le journaliste en quête de sensations fortes. DailyNord a cependant tenté l’aventure. Passer une journée dans le village sans prévenir quiconque de notre visite. Histoire de voir. Et on a vu. Chronique d’un patelin où il ne se passe jamais rien.

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Partir dans un village où il ne se passe jamais rien, une opération risquée ? A vrai dire, on s’était demandé si le jeu en valait la chandelle. Et si en arrivant dans ce patelin de deux cent cinquante âmes, choisi presque par hasard (le Ternois est un vivier à villages où il ne se passe jamais rien et le nom Oeuf-en-Ternois nous a fait sourire), personne ne nous ouvrait sa porte ? S’il n’y avait vraiment aucune âme qui vive dans le village ? Ou pire, si l’on se faisait dénoncer à la gendarmerie locale comme les quatre membres d’ETA de Willencourt parce que des étrangers dans le patelin, c’est toujours bizarre ? Les questions, on se les est posées… Pas longtemps.

« Vous cherchez quelque chose ? »

9h30. Après une heure et demie de route (pour venir de la métropole lilloise, oui, désolé), nous voilà à Oeuf-en-Ternois. Ça commence bien, la journée est ensoleillée. Les rues, elles, sont désertes. On se gare face à la mairie, une sorte de bâtiment en tôle, limite préfabriqué, sans beffroi bien sûr. Pas âme qui vive aux alentours. Un vieux panneau Oeuf-en-Ternois qui pose pour le photographe sur la place, les affiches des candidats aux cantonales remisées contre un mur. Une voiture arrive et se gare face à la mairie. Un second véhicule fait de même. A chaque fois, les conductrices ont tourné la tête vers nous. On se dit donc qu’on va aller les voir. On n’en aura même pas le temps : ce sont elles qui sont venues. « Vous cherchez quelque chose ? » « Ben… Pas exactement. On est venu presque au hasard. Pour faire un reportage sur le village. » « Ah oui ? Pour quel média ? » « Un site internet, DailyNord. Vous avez le temps de discuter un peu ? » « Oui, venez, on va s’installer dans la mairie. Oui, je suis la maire du village. » « Et madame ? » « La secrétaire de mairie. » On ne pouvait pas mieux tomber.

Christine Kap, maire depuis 2008, Jocelyne Liagre, secrétaire de mairie depuis 1983 : « Là, en ce moment, le problème, ce sont les étourneaux »

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Nous voilà donc dans la mairie. Une pièce défraîchie, un rideau en guise d’isoloir en cette période de cantonales, un bureau, un tableau qui représente le village. « Il a été réalisé pendant la ducasse par un peintre amateur. On l’a acheté parce qu’il est joli. Tout le monde s’arrête devant. Mais au fait, vous savez ce que c’est qu’une ducasse ? » Affirmatif, ma chère maire, on s’installe autour de la table. Et on commence à discuter. De tout, de rien, au hasard (on rappelle que nous n’avons rien préparé). Christine Kap en est à son premier mandat. Elue en 2008 au poste de première édile, « elle s’est sacrifiée », plaisante celle qui s’est installée dans le village il y a vingt-six ans, avec son mari, lui natif d’ici. Et la charge de maire d’un petit patelin de deux cent cinquante âmes n’est pas de tout repos pour qui veut s’y investir un peu : « Il y a toujours des choses à faire. Des travaux sur un chemin. La réfection du monument aux morts. Et les problèmes de voisinage ! » Le problème du moment, ce ne sont pas les cantonales, où seuls 118 inscrits sur 202 sont venus voter pour le premier tour. Mais les étourneaux. « En ce moment, tous les soirs, des étourneaux viennent sur le village. Mais c’est une vague de cinq ou six cents oiseaux. Du coup, il y a des gens qui ne sont pas contents. » Et du coup, il faut trouver une solution. « On a eu du mal. Mais les fédéraux (la fédération de chasse, ndlr) vont s’en occuper. » Ouf, ça fait un problème en moins pour une maire qui est responsable de tout : « Même du pollen ! »

Ces jeunes qui ne respectent rien

Et de l’animation. A Oeuf-en-Ternois, une école « en regroupement pédagogique », deux entreprises agricoles, un petit garage automobile et huit exploitants de la terre, on s’en doute, ce n’est pas la fête tous les jours. Pas le budget. Et pas la population non plus. Mais quand même : « Il y a la ducasse le 8 mai. Un apéritif avec les maires des alentours, suivi d’un repas.” Et en juin, le gros événement (“vous l’annoncerez s’il vous plaît ? ») : Les Petits Chanteurs à la Croix de Bois qui viendront chanter dans l’église (le 21 pour les amateurs). Pas grand-chose quand même à se mettre sous la dent, même si un particulier organise aussi une fête des vergers. Il faut dire qu’organiser des choses, ici, c’est aussi au bon vouloir de la population. Vieillissante ? Pas forcément : les personnes décédées sont remplacées par des jeunes couples qui travaillent du côté de Saint-Pol-sur-Ternoise ou Hesdin, les deux bourgs les plus importants du coin. Mais voilà, que ce soit pour Christine Kap ou Jocelyne Liagre, secrétaire de mairie depuis 1983, le constat est sévère : « Les jeunes ne viennent pas se présenter en mairie. Même pas s’inscrire sur les listes électorales. En fait, ils ne font pas le premier pas. Enfin, ça dépend des gens. » Mais difficile pour le groupe de vingt-cinq personnes qui fait tourner les animations dans le village (entre les élus, le comité des fêtes et le club des aînés) de mobiliser les foules : « Le soir, maintenant, les gens restent chez eux. Avant, il y avait six ou sept cafés dans le village ! C’est fini. Oui, c’est la disparition du lien social. » Comme le commerce : à Oeuf-en-Ternois, pour se nourrir, il faut soit prendre la voiture (pas de bus qui passe), soit attendre les passages des marchands ambulants dans la semaine. Quant aux rendez-vous médicaux, c’est le désert : pour se faire soigner en hôpital, c’est direction Lens, Arras ou Lille.

« Quelqu’un serait venu me dire qu’il y avait deux hommes qui traînaient dans le village ! »

Voilà les gendarmes qui débarquent à la mairie. C’est bon, nous sommes repérés. Non, c’est pour le bal de la gendarmerie. Mme la maire achète sa place. On plaisante un instant sur le fait qu’on n’a pas pu rester cinq minutes seuls dans le village : « De toute façon, si je n’étais pas passée par là, quelqu’un serait venu me dire qu’il y avait deux hommes qui traînaient dans le village ! Comme à Willencourt et les hommes d’ETA. » Une dernière question sur l’origine du nom « Oeuf » qui reste finalement très floue (« ça viendrait de ovin ») et on laisse notre couple municipal tranquille. Mais avant cela, Mme la maire veut nous présenter quelqu’un qui nous parlera bien du village. « Monsieur Thullier. Venez dans ma voiture, on va aller voir s’il est là. »

Paul Thullier, agriculteur à la retraite, passionné de pigeons : « Le trafic de drogue dans les champs, c’était une drôle d’histoire »

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Cinq minutes plus tard, nous voilà donc devant la maison de Paul Thullier. S’il a le temps de nous accueillir ? Bien sûr : « Je regardais le courrier et les journaux du coin. Entrez, asseyez-vous. » Madame la maire est déjà repartie, et Paul Thullier est heureux d’avoir de la visite. 65 ans, agriculteur à la retraite, il a laissé son outil de travail à deux de ses trois fils, soit la quatrième génération agricole dans ce village qui a perdu plus de la moitié de ses exploitations  ces dernières décennies (“de 18 à 8 aujourd’hui…»). « J’aimais mon métier, mais ça ne me manque pas ! » Ses fils vivent d’ailleurs dans le village. « Oui, je pense qu’on est LA famille du village ! » Un patelin qu’il n’a jamais souhaité quitter. Sauf pour le service militaire. En plein Sahara algérien, à Reggane. A l’époque, l’armée française faisait ses essais atomiques dans le désert africain. « C’est pour ça, quand je vois les Japonais, je comprends…  Moi, j’étais à 40 km, déjà, on devait prendre des cachets d’iode. Mais j’avais un copain dans le village, il a voulu aller voir de plus près les essais. Il est mort à 45 ans d’un cancer de la peau. Ce n’est pas une coïncidence. »

« On avait peur pour nos enfants »

Sa femme, Christiane, vient d’arriver. Le temps de s’occuper de la tambouille que Paul a laissé brûler pour s’occuper de nous, elle s’installe à table. L’occasion de discuter un peu du FAIT-DIVERS du village. Car c’est rare qu’il y ait de l’action à Oeuf-en-Ternois, son école, son église et son terrain de football. Mais il y a quelques années, dans les champs, c’était autre chose. «  Le trafic de drogue dans les champs, c’était une drôle d’histoire. Des voitures qui venaient de la région parisienne, de Belgique. Des gens bien habillés. En fait, ils se livraient à du trafic de drogue ici. Ils pensaient être à l’abri. » Mal leur en a pris. Dans ces petites communes, on parle. Et les gendarmes repèrent vite qui n’est pas du coin. Le trafic n’est plus. « On avait peur pour nos enfants. » Nous voilà reparti sur un autre sujet, les activités dans le village : Christiane participait à la chorale. Mais la chef est décédée. Depuis, c’est juste pour les messes et les enterrements.

« Le pigeon, c’est sacré »

Ça le démangeait. Et nous aussi. Voilà Paul Thullier, supporter du LOSC devant l’Eternel et « présent à l’inauguration de Grimonprez-Jooris en 1974 », qui nous emmène au fond de son jardin. Pas pour parler de foot. Mais de pigeons. Sa grande passion. Cinquante mâles, cinquante femelles, une vingtaine de jeunes. Paul est coulonneux et joue avec la société d’Auxi-le-Château. Le principe : amener les pigeons à plusieurs centaines de kilomètres de là et les laisser s’échapper. Les volatiles rentrent d’instinct à la maison. A qui arrivera le premier. « Avant, je faisais ça en dilettante, mais maintenant, je les entraîne bien. Sur des distances de 35 km. Pour moi, le pigeon, c’est sacré ! J’ai loupé quelques repas de famille avec ça ! » Tacle gentillet de Christiane pendant le café-palets bretons: « On se passe de toi ! ». Paul a même gagné un prix, une fois, à Limoges. « Mais on ne peut pas gagner à tous les coups. Maintenant, je me classe bien. C’est ma passion : je ne fume pas, je ne bois pas d’alcool. » On finit le café et on prend congé. Enfin pas exactement : Paul nous attend cet après-midi au club des aînés. C’est jeudi et c’est cartes. On devrait choper de jolies histoires.

En attendant, on fait une petite balade dans le village. Son terrain de foot qui ferait honneur à l’ex-pelouse du Stadium de Villeneuve-d’Ascq, ses vestiaires visiteurs, ses calvaires, ses puits, son école, ses chiens qui aboient à notre passage. Il est déjà 12h30,  l’heure de reprendre la voiture pour aller manger un morceau dans un village voisin. Car ici, à part un bonhomme qui nous observe au loin d’un air suspicieux, c’est le désert.

Retrouvez la seconde partie de ce reportage :

Oeuf-en-Ternois : reportage dans un village où il ne se passe jamais rien (2/2)

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Retrouvez le travail de Stéphane Dubromel, photographe sur son site.

A découvrir ou redécouvrir sur DailyNord : Les 24h de DailyNord, une errance dans le Nord – Pas-de-Calais pendant 24h d’affilée

10 Commentaires

  1. Ce reportage est très intéressant. L’actualité ne concerne d’ordinaire que certaines catégories de personnes, ceux qui savent tout sur tout…

  2. Merci pour votre commentaire. C’est en effet le principe de cette rubrique : se détacher du quotidien médiatique et aller voir ce que les gens ont à raconter, loin de l’actualité (ce qui n’empêche pas d’en parler avec eux) ou des paroles aseptisées de cours de com’ (ceci dit, on n’a rien contre la com’ non plus)… Dans le même genre (on se fait un peu d’auto-promo), nous étions partis 24 h au hasard dans le Nord – Pas-de-Calais il y a quelques mois : https://dailynord.fr/2010/09/les-24-h-de-dailynord-une-journee-ordinaire-dans-le-nord-pas-de-calais/

  3. Bien écrit, bien illustré, sans coquille, cet « œuf » se distingue dans la grande omelette médiatique. J’ai beaucoup apprécié votre principe : « se détacher du quotidien médiatique et aller voir ce que les gens ont à raconter, loin de l’actualité (ce qui n’empêche pas d’en parler avec eux) ou des paroles aseptisées de cours de com’ ». Écouter les gens, faire parler les gens sont des missions que les journalistes oublient trop souvent. Et après on s’étonne de se voir une poussée de l’abstention, une percée FNeuse (prononcez F-haineuse) lors des Cantonales 2011 !

  4. Le nom de paul est THULLIER et non pas THUILLIER il n’y a qu’un “i” est madame se nomme Christiane et non pas christine voila quelques petites informations pour rendre encore plus vrais .J’ai hate de lire la suite !!!!!
    Moi est mes grands-parents passont un petit coucou aux membres de notre famille qui vivent dans ce village.
    Dédicace à mes cousins et mes arrière-grands parent ainsi qu’ a vous Paul et Christiane
    Gros bisous Marie

  5. @Christian Defrance : merci. Missions trop souvent oubliées en effet. Mais ne jetons pas la pierre aux confrères (enfin pas à tous) : quand on vous demande d’en faire toujours plus avec toujours moins de moyens (ou moyens équivalents), non, vous n’avez plus le temps de discuter avec les gens… Et il n’y a que dans la discussion, l’échange, qu’il peut naître (à notre sens), quelque chose d’intéressant. Et non en un clic-clac en un quart d’heure montre en main.
    @Delrue : on s’autoflagelle directement. Et on corrige la, les coquilles. Paul en plus nous avait prévenu : THULLIER, ne mettez pas de I, je n’aime pas ça ! On y a repensé en écrivant le nom… avec un I et ensuite en multipliant la faute donc à chaque fois que le nom est écrit. Bref, impardonnable, comme Christine au lieu de Christiane qui est due là à une mauvaise compréhension de notre part au départ… On espère qu’ils ne nous en voudront pas, d’autant que c’est donc corrigé !

  6. Des coquilles pour un sujet sur OEUF-en-Ternois, fallait s’y attendre. On se flagelle à coups de bambous (ça c’est pour la suite…).

  7. Heureuse d’avoir lu un article sur mon village natal !
    Pleins de souvenirs ressurgissent et cela fait plaisir de voir Paul, qui me donnait des petits chats, et Madame le maire que je connais bien!
    MERCI!

  8. “il a voulu voir de plus près (et pas de plus prêt) les essais” : une coquille quand même……………….

  9. Et oups… Merci pour votre vigilance, la fôte d’ortografe est corrigée !

  10. Félicitation pour ce prix coup de coeur de la presse 2011 : Comme on le dit au foot, et un, et deux, et trois. Trois prix pour DailyNord et ses journalistes, je tire mon chapeau. Continuez comme çà…….

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