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Charles Bricman : « La Belgique n’éclatera pas »

DailyUne | Petite histoire Par | 14 février 2011

C’est une histoire belge à laquelle nous autres Français n’y entendons rien. La Belgique est privée de gouvernement depuis plus de 200 jours et nous autres, soyons honnêtes, ne nous en soucions guère. Trop compliqué comme tout ce qui touche à nos voisins. Charles Bricman, journaliste et chroniqueur, nous simplifie la vie. Il sort ces jours-ci un petit livre, pas indigeste pour un sou, au ton léger, pour démêler cette histoire de crise belge. Entretien.

Livre de C. BricmanDailyNord : ” Comment peut-on être belge ? “: c’est donc si difficile que cela?

Charles Bricman : C’est un titre un peu provocateur et ironique qui m’a été soufflé par Montesquieu. Dans ses Lettres persanes, on voit les gens s’adresser à Usbek et Rica en leur disant : “ Vous êtes persan ? Comme c’est original ! Mais comment peut-on être persan ? ”. Aujourd’hui, on vit un peu la même chose : il est si original d’être belge… On n’y peut rien, c’est de naissance. J’ai une anecdote à ce sujet : un journaliste belge désire expliquer à un confrère français ce qu’est la Belgique. Au bout de l’exposé, le confrère dit alors qu’il a compris. Le Belge le regarde et lui dit alors qu’il a vraisemblablement mal expliqué, parce qu’il a réussi à comprendre. C’est notre tendance à l’autodérision.

DailyNord : Dans ce livre, vous tentez de démêler un peu cette crise belge ?

C. B. : L’idée est d’expliquer au public français – mais aux Belges également – comment nous en sommes arrivés là. Pourquoi nous connaissons cette crise politique qui nous prive de gouvernement depuis plus de 200 jours. Pour comprendre, il faut aussi expliquer ce qu’est la Belgique : un concentré d’Europe cuit à l’étuvée, comme je dis dans le livre. Nous ne sommes pas une nation qui peut se définir de façon positive. Je m’explique : le Belge est d’abord celui qui n’est ni français, ni hollandais, ni allemand. Plusieurs cultures se retrouvent autour d’une frontière linguistique. Ce qui peut donner un mélange insipide mais aussi des choses nouvelles et originales.

DailyNord : Le livre se réfère volontiers à  l’histoire de la Belgique ?

C. B. : C’est indispensable pour comprendre la situation actuelle. J’ai commencé à m’intéresser au sujet en 1970, à l’âge de 17 ans. C’était au début de la réforme de l’Etat. Depuis, en quarante ans, nous ne sommes jamais parvenus à réformer l’Etat. On a voulu régionaliser, et on est passé au fédéralisme. Mais il ne s’agit pas cependant de retracer l’histoire de la Belgique: ce n’est ni un traité, ni un précis d’histoire. J’essaye plutôt d’aborder cela sous forme d’anecdotes historiques.

“Notre pays ressemble un peu à deux jumeaux siamois vivant avec un tronc commun”

DailyNord : Expliquer aux Français cette crise politique belge, cela ne ressemble-t-il pas à un vrai défi ?

C. B. : Le livre a été conçu dans l’esprit de la collection Café Voltaire de Flammarion. Avec 128 pages, il peut facilement être lu le temps d’un Bruxelles-Paris en Thalys. C’est davantage un survol, construit sur un mode de discussion où j’essaye de traiter la question sous une forme légère. Mais cela reste sérieux, ce n’est pas une gaudriole, la démarche demeure journalistique.

DailyNord : Dans ce livre, vous n’ hésitez pas à partager vos vues sur la question…

C. B. : J’essaye de conserver une vision objective tout en essayant de me placer au-dessus de la mêlée, sans langue de bois. C’est-à-dire que même si je suis francophone, je ne me place dans aucun camp : ni du côté wallon, ni du côté flamand, ni du côté bruxellois. J’essaye de témoigner de beaucoup d’empathie, de comprendre les revendications flamandes. En même temps, je ne cache pas mes idées sur la question, ni mes opinions.

DailyNord : Pour vous, il n’est pas question d’éclatement de la Belgique…

C. B. : La Belgique n’éclatera pas. Elle ne peut pas éclater. Notre pays ressemble un peu à deux jumeaux siamois vivant avec un tronc commun. Les séparer reviendrait à les tuer.Et il serait plus compliqué de parvenir à une telle solution plutôt que de s’entendre. Je propose plutôt une méthode : faisons comme si nous étions totalement séparés en quatre communauté distinctes (Bruxelles, communautés néerlandophone, germanophone, francophone, ndlr) et voyons ce que nous pouvons et ce que nous avons envie de faire ensemble. Il faut partir de la base pour arriver au sommet.

DailyNord : Depuis la France, on a un peu l’impression que l’absence de gouvernement, finalement, n’est pas un problème pour la Belgique ?

C. B. : En apparence seulement. Mais les décisions ne sont pas prises actuellement. En France, vous avez connu le débat sur les retraites, en Belgique, la question n’a pas été abordée. Nous sommes seulement sûrs que celles-ci seront payées jusque 2015. D’importantes décisions sont ainsi repoussées. Indépendamment, les marchés financiers peuvent également s’inquiéter de cette situation. L’instabilité politique n’a pas d’effet immédiat, mais nous risquons fort de le payer dans le temps.

Comment peut-on être belge ?, Charles Bricman, Flammarion, collection Café Voltaire, février 2011, 13,90 €.

Le blog de discussion autour du livre de Charles Bricman

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5 Commentaires

  1. Je voudrais juste revenir sur l’opinion : ” La Belgique n’éclatera pas. “, avec généralement pour arguments ” ce n’est pas possible, c’est trop compliqué, les entités résultantes ne seraient pas viables (en particulier la Wallonie et Bruxelles) et surtout les gens ne le veulent pas “.
    Ce à quoi je répondrais : ” il se passera ce que les élites flamandes veulent “.
    Et rien de rationnel ne pourra aller contre.
    Quid de la démocratie et la volonté populaires ?
    D’abord il faudrait voir pour qui votent les Flamands ; même s’ils se refusent à se l’avouer – schizophrénie ? – ils votent clairement pour la mort de la Belgique.
    Ensuite, combien même le peuple dans son ensemble ne le souhaiterait pas cela n’empêchera rien.
    Croyez vous que les Tchécoslovaques voulaient la partition de leur pays ?
    Par exemple pour ce qui est de la ” régionalisation “, je viens de voir à l’instant dans les archives du journal LE MONDE la chose suivante : ” Un sondage de décembre [1978] réalisé par un institut universitaire pour le journal la Dernière Heure, et publié vendredi, montre que 77 % des Belges estiment que les problèmes économiques et sociaux passent avant les questions linguistiques. Plus de 58 % des personnes interrogées se prononcent aussi pour le maintien de la Belgique unitaire, la formule d’une Belgique régionalisée recueillant moins de 15 % des suffrages. ”
    Résultat on est dans un système fédéral et on en est à discuter de passer au ” confédéral ” et à évoquer la scission du pays.
    Ce sondage, ne vous rappellerait-il pas des sondages récents ?
    Après des décennies de lavage de cerveaux, dès la petite école, par les média, etc., les flamands iront là où les conduira leurs élites.
    Ce sont eux le maîtres du jeu.
    Ils y vont à leur rythme.
    Cela se fera à leurs conditions (tout du moins l’imaginent-ils).
    Mais ils y vont résolument.
    Rien ne les détournera de cet objectif.
    La mort de la Belgique est programmée.
    La Belgique est déjà morte, mais les Belges francophones, œillères et boules Quies bien fixées, veulent encore l’ignorer.

  2. Je prends note de votre pronostic mais je vous objecte ceci, que vous trouverez dans le livre: on n’a jamais vu nulle part un peuple majoritaire (plus de 60% de Flamands en Belgique) faire sécession! A moins qu’il soit opprimé (hypothèse de la décolonisation). Or les francophones ne dominent plus la Belgique.

  3. La presse française répète avec malignité que la Belgique n’a pas de gouvernement depuis le printemps dernier. C’est vrai et faux. La Belgique a bien un gouvernement, dirigé par Yves Leterme, qui gère les affaires courantes et de manière efficace selon les milieux économiques. Mais surtout, la Belgique a trois gouvernements régionaux – c’est un Etat fédéral – aux larges compétences et ne connaissant pas de crise. Cette réalité est difficile à faire comprendre à la France jacobine.

  4. Bonsoir,

    Je vous cite: “Je prends note de votre pronostic mais je vous objecte ceci, que vous trouverez dans le livre: on n’a jamais vu nulle part un peuple majoritaire (plus de 60% de Flamands en Belgique) faire sécession! A moins qu’il soit opprimé (hypothèse de la décolonisation). Or les francophones ne dominent plus la Belgique.” et je vous réponds:

    “Et si la Belgique francophone se réveillait et que c’était, elle, cette minorité opprimée (on le voit bien par la flamandisation des services publics, tels l’armée, la police, les directions générales des ministères fédéraux,….) qui faisait sécession ?”

    Vous n’auriez jamais pensé à cette hypothèse me diriez-vous? En Ex-Yougoslavie, les populations ne voulaient pas la scission (mis à part les Serbes), en Tchécoslovaquie, non plus. Que croyez-vous que vous répondrait un tchèque ou un slovaque si vous lui demandiez, s’il regrette aujourd’hui ?

    Lors d’un reportage sur les commémorations de la séparation de 1993, de part et d’autre, chacun des deux intervenants par delà la frontière le disait clairement: “pas le moins du monde”.

    Alors de deux choses, l’une: Soit le fait de voir votre culture française disparaître au profit de la flamande, vous plait. Soit vous êtes très peu au fait de ce qui se passe.

    La meilleure voie pour la Wallonie et Bruxelles est de se fondre dans la République Française au sein d’un confédéralisme à l’avantage des deux parties via un congrès national et un gouvernement autonome sur le modèle néo-calédonien matiné d’un soupçon d’indépendance à la monégasque, la monarchie en moins (la France étant République…). Le confédéralisme belge ne sera qu’un prélude à un état unitaire flamand où la Wallonie et la majorité francophone de Bruxelles seront flamandisés de force. À méditer….

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