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La sémantique de la manifestation

DailyUne | Rebrousse-poil Par | 07 septembre 2010

Rebelote. Ce mardi, la rue fait sa rentrée contre la réforme des retraites. La faute à ces fichus syndicats pour les uns, la faute à ce Gouvernement d’incapables, pour les autres. Bref, cette journée d’action, on l’appréhende différemment selon son affect. Et cela se ressent volontiers à travers le champ lexical. Petit bréviaire pour un jour de manifestation…

Réforme : terme employé au singulier. Bah oui, aucun gouvernement n’est assez fou pour balancer plusieurs réformes simultanément au regard de la contestation soulevée par chacune. Actuellement, par “la réforme ” tout court, il faut entendre “la réforme des retraites”. A signaler LA réforme peut changer d’une année sur l’autre. Toutefois, celle-ci a toujours pour conséquence de faire descendre la population dans la rue.

Modernisation : synonyme de la fameuse (ou fumeuse, c’est selon) réforme pour le gouvernement. On remarquera la connotation volontairement positive et inéluctable : qui dit modernisation, dit avancée. Moralité, si tu es contre la réforme, tu es réfractaire à la modernisation, et si on t’écoutait on en serait encore à l’âge de pierre. Du coup, on comprend nettement mieux pourquoi les syndicats préfèreront utiliser le terme opposé de “recul”.

Acquis sociaux : expression fort usitée chez le manifestant – gréviste. Ces acquis sociaux ont été l’objet de batailles menées par les générations passées dans des périodes empruntes d’une (réelle) modernisation (1936, libération…). En somme, revenir sur ces acquis équivaut à fouler aux pieds les combats de nos aïeux. Toutefois, l’anti-manifestant préfèrera substituer à ce terme celui de “privilèges” se référant ainsi au vocabulaire de l’Ancien régime. Ces privilèges, injustes par nature, bénéficient à une frange de la population (fonctionnaires).

Otages : terme péjoratif puisé dans le langage terroriste et plébiscité par l’anti-manifestant. Les otages sont toujours d’honnêtes citoyens, d’honnêtes travailleurs, d’honnêtes usagers des transports en communs et d’honnêtes parents d’une progéniture scolarisée. Ces victimes sont les dommages collatéraux du combat Gouvernement – Syndicats et sont à chercher de préférence sur les quais des gares SNCF.

Noir : adjectif qualificatif se rapportant à un jour de la semaine. A noter, qu’on ne parle jamais de samedi ou de dimanche noir et rarement de mercredi. Ainsi, ce mardi noir est synonyme de grosse galère pour les usagers des transports en communs, les parents d’élèves, etc. (Exemple : la Une de 20 Minutes.)  Attention toutefois, on observe une subtile graduation dans ces obscures journées : on parlera tantôt de gêne voire de perturbations ; tantôt de paralysie (degré ultime).

Fonctionnaire : fer de lance de la grève et de la manifestation. L’amalgame gréviste – fonctionnaire est d’ailleurs courant. Le pro réforme profitera de cette journée pour effectuer une piqûre de rappel : l’employé de la fonction publique est payé par le contribuable. Pour l’anti manifestant, le fonctionnaire est une personne profitant de la moindre grève pour chômer un jour de plus dans l’année et aller faire ses course dans les hypers du privé qui eux, naturellement, restent ouverts.

Fonction publique : plutôt que de stigmatiser l’individu, les syndicats et les fonctionnaires parleront de fonction publique. Par essence, la fonction publique rend une mission de service public. Mais elle s’est aussi érigée en gardienne des acquis sociaux dans le pays. D’ailleurs, lorsqu’elle manifeste, c’est pour l’ensemble des salariés et non pour sa pomme, comme certains voudraient le penser. La fonction publique s’exprime également au nom des salariés du privé, opprimés par leurs directions qui leur empêchent de faire grève sous peine de représailles.

Manifestation : outil de contestation à l’encontre d’une réforme ou d’un projet jugé contraire aux intérêts de la population (ou d’une partie de la population, c’est selon). Pour les pro-réforme, le terme revêt toutefois un autre sens : manipulation politique et utilisation de l’appareil syndical à l’encontre d’un gouvernement de droite afin de le déstabiliser. La manifestation se veut bruyante et colorée.

Journée d’action : terme grandiloquent pour désigner une manifestation plus ou moins réussie (et dont le succès tient aussi à la météo, faut le reconnaître). Concrètement, une journée d’action prendra souvent l’allure d’une grève accompagnée d’une randonnée pédestre suivant un parcours préalablement établi en totale concertation avec les pouvoirs publics locaux. Exemple : à Lille, ce mardi, le cortège démarrera de la porte de Paris jusque la place de la République.

Mobilisation : terme fort usité dans le langage syndical et faisant référence au langage militaire. Cette mobilisation – toujours large de source syndicale – doit ainsi signifier l’ampleur de la contestation et forcer le gouvernement à plier. Afin de mieux parler à la population, cette mobilisation sera chiffrée au fil de la journée par des professionnels du comptage, avec des résultats fort divergents selon la source (syndicats ou police). Exemple : aujourd’hui, l’intersyndicale CFDT-CGT-CFTC-CGC-FSU-Unsa-Solidaires escompte une mobilisation “exceptionnelle” tandis que François Fillon s’attend à une mobilisation tout juste “importante”.

Dialogue social : synonyme (bien souvent) de dialogue de sourds. L’expression édulcorée évoque en fait un bras de fer entrecoupé de discussions entre le gouvernement et les partenaires sociaux (les syndicats). De ce dialogue à huis clos, la population n’aura droit qu’à quelques bribes et quelques phrases (choc de préférence) prononcées avec un ministère en arrière-plan.

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