L'autre information du Nord – Pas-de-Calais

Le “Strip-Tease” de l’huissier (2/2)

DailyUne | Réalités Par | 02 mai 2010

Retour de notre grand format avec Jean-François Waeselynck, huissier de justice à Hazebrouck (par ici pour la première partie). Histoire de se prouver que finalement l’huissier n’est pas qu’une machine à fric sans coeur, ni morale. Bien au contraire. Rapports avec la famille, regards sur son boulot, au coeur d’une tournée dans la campagne flamande, seconde et dernière partie de notre gros plan sur ce drôle de métier…

[singlepic id=1144 w=320 h=240 float=left]A travers les vitres de la voiture, la campagne flamande défile. Le véhicule avale les kilomètres ainsi plusieurs fois par semaine. Mode de vie plébiscité par l’huissier qui emporte le plus souvent avec lui une gamelle pour la pause du midi. Comme Monsieur tout le monde, avec ses pertes de points sur le permis, ses pensées, ses soucis… « Les gens imaginent parfois que c’est une charge héréditaire… Que l’huissier fait ripaille tous les midis avec l’argent qu’il ramasse… Non. Et l’huissier est quelqu’un comme les autres. » Avec une voiture certes que ne pourra pas se payer le SMICARD, mais pas tape à l’oeil. « Un reportage avait fait du bruit il y a quelques années. Forcément, l’huissier faisait ses saisies avec un Q7 (une voiture Audi, pas donnée…). Vous voyez ce que c’est ? Il faut aussi s’adapter aux gens que l’on va voir. »

Le bucqueur de porte frappera toujours deux fois

Quand on arrive à les voir. « Quand j’ai commencé, dans le Pas-de-Calais, on m’a dit : « Ah, tu vas devenir bucqueur de porte. » Traduction pour les non-initiés : le mec qui frappe aux portes. Le quotidien de l’huissier. Ce jour-là, sur la vingtaine de dossiers, un quart ne sera pas honoré. Gens absents malgré la lettre préalable annonçant sa venue. « On laisse un papier comme quoi on est passé. » Histoire de dire qu’on ne laisse pas tomber les dettes. Et à chaque fois, Jean-François Waeselynck vérifie s’il y a des traces de vie dans le secteur. Via une voiture, parfois via les voisins, une petite enquête pour savoir qui sont et où sont les gens. En plongeant aussi le nez dans la boîte à lettres et l’entassement du courrier. « Une fois, ça m’est arrivé. La personne était morte depuis plusieurs mois. Personne n’y avait fait attention. C’est dur à vivre. Après, vous en dormez très mal… » Et parfois, vous souriez de situations a priori dramatiques… Mais après coup : « La nana qui tente de se suicider au Doliprane devant vous… Ça aussi, ça m’est arrivé… Alors, on appelle le SAMU… »

Une belle petite maison. Et des dettes avoisinnant la vingtaine de milliers d’euros. Encore une fois, l’huissier entre. Demande à s’asseoir. Tape un brin de discute. Rapidement, pour en arriver au fait. Comment fait-on ? L’huissier met en confiance. Son interlocutrice lui confie qu’elle a parfois fait les mauvais choix. Comme acheter une deuxième maison cash. Un simili-système de viager sauf qu’elle a déjà tout versé. Et sauf que « Pépé » comme elle l’appelle, est toujours dedans. Bien en vie. On en plaisante. On essaie de trouver une nouvelle solution. La femme remboursera 500 euros en plus de 600 qu’elle doit déjà ailleurs. 1 100 euros en tout chaque mois. L’huissier note le mobilier. En garantie. « Pas le fauteuil, hein, pas le fauteuil s’il vous plaît. » « C’est ce que je vous disais tout à l’heure, reprend l’huissier en quittant les lieux. Une tournée, c’est une véritable fenêtre ouverte sur la société. Toute la société. » Celle des miséreux qui préfèrent acheter une télé extralarge plutôt que de payer le loyer, celle des chefs d’entreprises qui ont mis la clé sous la porte, celle du mec qui a un moment fait un mauvais choix et doit s’en sortir. « Et des gens qui me racontent leur vie. Elle m’a trompé, elle m’a quitté, il m’emmerde, etc. Avec toutes les cachotteries qui vont avec. Je ne sais pas si vous connaissez l’émission Strip-Tease. Quand je fais mes tournées, j’ai parfois l’impression d’être en plein dedans… »

Insulté devant ses enfants

[singlepic id=1143 w=320 h=240 float=right]Une profession d’ailleurs pas facile à défendre. « Si demain, on disparaît il n’y aura personne pour pleurer. Pourtant, s’il n’y a plus d’huissiers, les banques ne prêtent plus. » L’occasion d’évoquer aussi le regard de la famille. « A l’époque, ma grand-mère m’a dit que j’allais faire un métier triste. C’était l’image qu’elle en avait. » Le comble pour ce bon vivant jamais à court d’un bon mot pour détendre l’atmosphère. Et ses enfants ? Si maintenant, ils ont accepté sa profession, ça n’a pas été facile tous les jours. « Je sais qu’avant, ils ne parlaient pas de mon métier. Je peux comprendre. » Car l’huissier connaît les préjugés qui traînent sur sa charge. « Souvent, les gens sont surpris quand ils apprennent que je suis huissier. Ou quand ils voient l’huissier dans la vie de tous les jours. Moi, le week-end, je me bricole, je me balade, je suis Monsieur tout le monde. » Monsieur tout le monde, qui s’est déjà fait insulter dans un parc le week-end devant ses enfants. « Dur, dur à expliquer aux gamins… » Monsieur tout le monde qui a aussi parfois des dilemmes quand tombent sur son bureau les dossiers d’amis : « Soit je passe la main et je laisse cet ami à un confrère qui sera peut-être moins conciliant, soit je m’occupe de lui, mais il faut qu’il comprenne que je fais mon boulot… C’est toujours délicat à gérer. »

800 euros de dette, 200 euros de ressources par mois

Mais pas plus dur que ce nouvel arrêt. Une ferme qui abrite un petit studio en location. Rideaux tirés. Un jeune homme. Même pas 30 ans. Il attendait la visite et remercie Jean-François Waeselynck pour son entrée discrète. 800 euros de dettes, une histoire de caution encore quand il vivait en couple. Un logement trop cher, une séparation, un boulot qui s’efface et le voici avec en tout et pour tout 200 euros de ressources pour s’en sortir chaque mois. Jean-François Waeselynck tente de trouver un arrangement. « 50 euros par mois » propose le jeune homme.  « ¼ de vos revenus ? Vous n’allez pas y arriver. On essaie à 25 euros. Je préfère comme ça. » Situation limite désespérante. « C’est dur, hein, confie l’huissier en quittant les lieux. Là, il n’a plus rien. Qu’est-ce que vous voulez faire ? » En une journée, il aura vu une quinzaine de personnes. Chacune ses problèmes, chacune son parcours. Chacune des dettes que l’huissier tente de collecter tout en ménageant la chèvre et le chou : « Ce ne sont pas mes dossiers, ce n’est pas mon argent, je dois rester neutre. Et je n’ai aucune envie de saisir un mobilier qui ne me rapportera rien. Donc, j’essaie de trouver des solutions. » Les dossiers sous le bras, Jean-François Waeselynck rentre au bureau. Maintenant, il faut remplir et consigner tout ça. En attendant la prochaine tournée  « Strip-Tease » en Flandre. Les rôles s’inversent, le voilà qui se prend pour le journaliste : « Alors, vous vous attendiez à ça ? » Pas vraiment, non. Pas une insulte, pas une porte claquée au nez, pas de gens agressifs… Rien de cela et un mec juste comme tout le monde. Du coup, on s’est même senti obligé de lui dire « merci Monsieur l’huissier ».

Retrouvez la première partie de ce reportage.
Les lecteurs les plus fidèles auront remarqué que le nom de notre huissier ne leur était pas inconnu.  C’était ce même Jean-François Waeselynck qui animait une vente aux enchères, l’une des autres facettes de son métier. Retrouvez Au théâtre des enchères rurales.

Ce contenu est © DailyNord. Si cet article vous intéresse, vous pouvez reprendre un extrait sur votre site (n’excédant pas la moitié de l’article) en citant bien évidemment la source. Si vous désirez publier l’intégralité de l’article, merci de nous contacter »

Réagir à cet article

La rédaction de DailyNord modère tous les commentaires, ce qui explique qu'ils n'apparaissent pas immédiatement (le délai peut être de quelques heures). Pour qu'un commentaire soit validé, nous vous rappelons qu'il doit être en corrélation avec le sujet, constructif et respectueux vis-à-vis des journalistes comme des précédents commentateurs. Tout commentaire qui ne respecterait pas ce cadre ne sera pas publié. Evidemment, DailyNord ne publiera aucun contenu illicite. N'hésitez pas à avertir la rédaction à info(at)dailynord.fr (remplacer le "at" par "@") si vous jugiez un propos ou contenu illicite, diffamatoire, injurieux, xénophobe, etc.

POLITIQUE

EN ROUTE VERS LES DÉPARTEMENTALES ET RÉGIONALES

INFORMATIONS ESSENTIELLES, ANECDOTIQUES, DÉCRYPTAGES, ENQUÊTES, RÉVÉLATIONS, INDISCRÉTIONS, REBONDS DÉCALÉS... TOUS NOS ARTICLES S'INTÉRESSANT AUX FUTURES RÉGIONALES ET DÉPARTEMENTALES 2021 SONT PAR ICI ! ACCÉDER AU DOSSIER

NEWSLETTER DAILYNORD

Bienvenue dans la ville la plus étrange des Hauts-de-France

Elle pourrait loger 5 000 personnes, mais cette ville n'aura jamais d'habitants. Découvrez pourquoi.

Les + lus