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DailyUne | Rebrousse-poil Par | 15H39 | 03 décembre 2009

La Marseillaise, ce symbole de l’identité nationale… né à Saint-Omer

Eric Besson recommande « que tous les jeunes Français aient une fois dans l’année l’occasion de chanter La Marseillaise ». Réaffirmer l’identité nationale au travers de notre hymne ? Pourquoi pas. Sauf qu’un gros doute demeure sur ses origines : Rouget de Lisle s’est inspiré (doux euphémisme) de Jean-Baptiste Grisons, un compositeur du XVIIIe siècle officiant à Saint-Omer. Un plagiat pour revendiquer une identité nationale, comique non?

Rouget de Lisle a écrit La Marseillaise. Et on l’a appelée ainsi parce qu’elle était chantée par les fédérés marseillais à leur entrée dans la capitale en 1792. On ne discute pas, on a appris ça dans les manuels scolaires. Et on nous a même raconté parfois cette légende parfumée à l’eau de rose, colportée par Lamartine dans son Histoire des Girondins. Comment par une douce nuit d’inspiration (du 25 au 26 avril 1992), le jeune capitaine du génie en garnison à Strasbourg composa son Hymne de guerre dédié au maréchal de Luckner. Lequel deviendra plus tard Le Chant de guerre pour l’armée du Rhin, empruntera encore d’autres noms, avant de finalement devenir notre hymne (eh oui, La Marseillaise a elle-même changé d’identité). Comment un violoniste médiocre avait-il pu pondre ce morceau ? Sous le coup de l’émotion patriotique née de l’invasion prussienne, voyons !

Rendons à Grisons…

Ça c’est la version officielle. Mais il en existe une autre véhiculée depuis le XIXe siècle. La Marseillaise serait ni plus ni moins un plagiat. Son véritable auteur (du moins pour la musique puisque pour le texte Rouget de Lisle a  puisé (aussi) son “inspiration” ailleurs) s’appellerait Jean-Baptiste Lucien Grisons. Qui ça ? Grisons. Un compositeur méconnu non passé à la postérité et dont quasiment toute l’œuvre a disparu. Né à Lens en 1746 et maître de chapelle de Saint-Omer de 1775 à 1787. C’est la thèse notamment soutenue en 1886 par Arthur Loth dans Le chant de la Marseillaise et son véritable auteur (on peut consulter des extraits de la réédition de 1992 sur Google books).

Chargé de composer des messes, des proses ou des antiennes, Grisons se distingua par sa fécondité. De son œuvre, on conserve notamment trois pages de musique: Esther, un oratorio dont l’air du début Stances sur la Calomnie correspond à notre Marseillaise. Note pour note, presque. Sceptiques ? Ecoutez et comparez les deux morceaux (ci-dessous). “Quand on entend le prélude, c’est exactement le même, confie François Bocquelet, titulaire des grands orgues de Saint-Omer et professeur d’orgue. Esther est en do majeur, la Marseillaise en si bémol, mais la rythmique est exactement la même et nous avons le même nombre de mesures. On a vraiment l’impression d’un copier-coller.” Grisons et Rouget de Lisle auraient-ils pu composer le même morceau ? Fort peu probable. Moralité : Rouget de Lisle s’est bien fortement inspiré de Grisons. Car les archives sont formelles : Esther est antérieur de cinq ans à La Marseillaise.

De Saint-Omer à la Marseillaise

Comment Rouget de Lisle a-t-il eu vent de l’œuvre de Grisons ? Plusieurs thèses s’affrontent. Grisons connaissait fort bien Pierre-Alexandre de Monsigny, grand musicien français, originaire de Fauquembergues dans l’Audomarois. Or, de Monsigny fréquentait des salons à Paris où passait régulièrement Rouget de Lisle. Autre version, notre capitaine du génie stationné en garnison à Saint-Omer aurait directement côtoyé Grisons. Qui sait s’il ne l’a pas entendu interpréter son oratorio dans un de ces salons du XVIIIe siècle ?

Chouette, La Marseillaise serait donc née sous nos latitudes septentrionales. Pas si vite. Arthur Loth lui-même émettait un doute : Grisons décédé en 1815 n’avait jamais revendiqué la paternité de cet hymne. Etrange, en effet. Peut-être parce que le morceau n’était pas tout à fait de son chef. Car déjà à l’époque, il était d’usage de s’inspirer fortement de la musique de ses petits copains. “C’était une harmonie très en vogue à l’époque, explique François Bocquelet. Beaucoup d’airs populaires commencent par ce même intervalle.” Faut croire qu’on a rien inventé en remixant aujourd’hui les tubes d’hier.

Mais nous entrons là dans un débat d’érudits s’interrogeant sur la paternité de La Marseillaise. On retiendra simplement que parmi les pères potentiels et au-delà de Grisons, on trouve un certain Ignaz Pleyel (un Autrichien), ami de Rouget de Lisle, Carl-Philipp Emmanuel Bach (le fils à Jean-Sébastien) ou encore un certain Edelman qui avait composé un oratoire en 1782 intitulé… Esther (malheureusement pour lui, le manuscrit est perdu). En somme, on n’est même pas sûr que La Marseillaise soit bien française. Qu’on se console, parmi les pères potentiels de God save the queen, on trouve un certain Lully, bien français lui… Comme quoi l’origine d’un hymne renseigne décidément bien sur l’identité nationale…

Ecouter “Esther” de Jean-Baptiste Grisons
[audio:https://dailynord.fr/audio/Oratorio%20Esther.mp3]
Et “la Marseillaise” de Rouget de Lisle
[audio:https://dailynord.fr/audio/laMarseillaise.mp3]

Ces deux morceaux sont interprétés par François Bocquelet, titulaire des grands orgues de Saint-Omer.

Illustration de Une: Rouget de Lisle chantant la Marseillaise, peint par Isidore Pils.

Un peu plus de DailyNord ?

5 Commentaires

  1. Bonjour
    Je suis assidu d’un blog patoisant “bien de chez nous”:

    http://www.chblog.com/post/2010/02/21/In-va-d%C3%A9coder-sec-%21…-Allons-infants-…#comments

    Suite à un billet d’humour paru hier, je me suis permis, un peu hâtivement, et sans avoir votre aval, de mettre le lien de votre (excellent) article ci-dessus.
    Merci de me dire si cela vous gène; si tel est le cas, je ferai le necessaire pour le faire supprimer.
    Un tiot bémol sur Lully, qui est né italien: “Giovanni Battista Lulli”, et, a ensuite pris la nationalité française.
    Il était surnommé; le Florentin.
    En fait, je n’ai pris connaissance de votre blog, que depuis hier! Je le trouve très interressant, et le style me plait bien. Je vais continuer à l’explorer.
    Bonne continuation.

  2. @Mozinpef. Pas de souci. Comme nous l’indiquons au bas de chaque article, vous pouvez mettre un lien pointant vers ce papier et même un extrait.

  3. Il existe aussi un concerto pour piano de Mozart qui a le même air que la Marseillaise mais en mineur. Je sais plus lequel c’est.

  4. Jean-Frédéric Edelmann 1749/1794) musicien très reconnu à son époque a composé de nombreuses pièces pour clavecin et piano forte (ancêtre piano moderne). Il a composé un oratorio qui a été joué en 1781 pour l’inauguration d’une salle de l’opéra à Paris. Par de différents témoignages apocryphes il apparaît qu’un des passage de cet oratorio serait la musique de notre hymne. La où cela devient intéressant c’est que cet Oratorio s’intitulait : “Oratorio Esther”.
    Il est très probable que Grison maître de chapelle à Saint Omer ait tout simplement recopié le morceau comme cela se faisait couramment à l’époque.
    L’oratorio Esther de Grison date de 1787 et celui d’ Edelmann de 1781 et de plus fut joué publiquement à Paris.
    Edelmann fut assassiné par la clique à Robespierre le 17 juillet 1794 en compagnie d’une quinzaine de jeunes carmélites (la guillotine était sur l’actuelle place de la nation à Paris).
    Des témoignages là aussi font état d’´un chant qui s’élevait de la charrette des condamnés entre la Conciergerie et la Nation : la musique de la Marseillaise avec des paroles en latin !!! S’agissait-il des voix d’Edelmann et des carmélites ? La reprise de l’ Oratorio d’Ester ? Probablement …
    Mais pourquoi ? Peut-être comme un dernier message de Jean-Frédéric Edelmann et son frère Louis, envoyé aux hommes et femmes qui les regardaient passer.
    Ils furent exécutés vers 20 heures et leurs corps suppliciés furent jetés à la fosse commune situé aujourd’hui rue de Picpus à Paris (à 800 m de la Place de la Nation). 3006 personnes ont été jetées dans ces fosses qui existent toujours dans un couvent près de l’unique cimetière Privé de Paris. Il y a une chapelle à côté des fosses communes avec les noms, prénoms, âges et professions des 3006 suppliciés, la plupart gens du peuple. Edelmann et son frère Louis y figurent.
    Un des membres du comité de salut public avait déclaré peu de temps auparavant : ” la révolution n’a pas besoin de mathématiciens, de biologistes ou de musiciens “…
    N’avions nous pas eu un peu d’avance sur les ” khmers rouges ” du Cambodge dont le chef s’est beaucoup inspiré de la Révolution Française ?
    Valérie.

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