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Vingt questions à… Julie, prof : “Nous ne sommes pas tous des fainéants”

DailyUne | Réflexions Par | 11 octobre 2009

Fainéants, incapables, trouillards, j’en passe et des meilleures, les mots doux ne manquent pas pour qualifier cette caste si particulière des professeurs.  Réalité ? Fantasme ? DailyNord a décidé de laisser la parole à une professeur de langues vivantes de la région. Histoire qu’elle s’explique sur son métier, les préjugés, les évolutions. Interview en 20 questions (comme 20/20, vous remarquerez la subtilité). A vous de lui donner une note dans les commentaires.

Alors, fainéants ?

DailyNord : Alors, c’est vrai, les profs sont-ils tous des fainéants ?

Julie (*) : Je ne vais pas vous surprendre. Bien évidemment, non, nous ne sommes pas tous des fainéants. Il en existe certainement, mais ce n’est pas la majorité. Quand vous êtes professeur, vous avez certes 18h de présence devant les élèves, ce qui peut paraître peu. Mais à cela, vous ajoutez la préparation des cours, les réunions de conseils de classe, le travail entre les collègues, la correction des copies…

DailyNord : On connaît ces arguments… Ça ne fait quand même pas 35 heures par semaine ?

Julie : Si, si, ça fait au moins 35 heures par semaine. Parfois plus de 40 heures notamment quand vous êtes jeune professeur comme moi, que vous avez les formations en plus, plus de préparation de cours, etc. Après tout dépend aussi comment vous appréhendez chaque heure de classe : il y a des professeurs qui choisissent de partir d’un manuel, d’autres de bâtir leurs cours entièrement en se fiant à différentes sources. Tout dépend vraiment de la manière de travailler.

DailyNord : Vous parliez du temps de correction des copies. Vous enseignez une langue vivante : ce n’est quand même pas compliqué de corriger les fautes de vos élèves…

Julie : Encore une fois, tout dépend de l’attention qu’on souhaite y passer. Dix minutes par copie en allant très vite. Ou on peut établir une grille de critères, cibler les fautes de chaque élève, etc. Corriger un paquet de copies de 35 élèves peut prendre minimum 4 heures non stop.

DailyNord : Derrière, il y a les vacances, vous ne pouvez pas le nier ?

Julie : Oui, il y a des vacances, c’est vrai, nous en avons plus que d’autres. Je vais quand même peut être vous apprendre quelque chose : nous ne sommes pas payés douze mois. Mais dix répartis sur douze. Donc, en soi, les vacances ne sont pas payées ! Maintenant, notre métier demande énormément d’attention, je peux vous dire que quand les vacances arrivent, vous avez vraiment besoin de vous reposer.  Quand tu ne prépares les cours suivants ou tu corriges les copies…

DailyNord : A propos de salaire, combien gagne un prof débutant ?

Julie : Ce n’est pas mirobolant : 1310 euros. On a coutume de dire qu’on ne fait pas ça pour l’argent ! Mais bon, après en gravissant les échelons, on gagne mieux sa vie…

Du prof à l’assistant social

DailyNord : Gifles, dépôts de plaintes, insultes, on a parfois l’impression que l’école est devenue un vaste champ de bataille…

Julie : Nous ne vivons plus dans la même société. Le fossé s’est creusé et, même moi qui n’ait parfois que douze ans de plus que mes élèves, je m’en rends compte. L’élève est surprotégé. Donc, en tant que prof, tu dois faire dix fois plus attention. J’ai entendu dire qu’à un conseil de discipline, un élève s’était pointé avec son avocat… Tout se judiciarise… Ça me rappelle la citation de La Fayette quand il est rentré des Etats-Unis. Il a dit « Les Américains sont un peuple de plaideurs ». C’est ce qui arrive ici.

DailyNord : Comment réagissez-vous ou avez-vous appris à réagir en cas de tension avec un élève ?

Julie : Dans mon cas, je fais super attention à ce que je dis. A ce que je fais aussi. Jamais une petite claque amicale derrière la tête par exemple. Ce simple geste peut maintenant prendre des proportions énormes. Je ne suis pas vieille pourtant, mais je me souviens d’une instit de CE1 qui donnait des coups de règles sur les doigts. Je n’approuve pas ce type de comportement, mais c’est pour dire que les choses ont bien changé…

DailyNord : Les élèves sont-ils plus durs à votre avis ?

Julie : Dans mon cas, ça va, mes élèves ne sont pas durs. Mais bon, ils ont parfois grandi avec l’idée qu’il n’y a pas de règles. Et les parents se reposent sur nous. J’en ai déjà entendu dire : « Je ne sais plus quoi faire ». De l’enseignement des savoirs, nous avons aussi maintenant un rôle d’écoute.

DailyNord : Et vous êtes formée à l’écoute ?

Julie : Pas exactement. Tu as des procédures à respecter. Si tu soupçonnes des enfants battus par exemple. Mais l’an dernier, j’ai un élève qui m’a écrit un paragraphe ses relations avec son père. Tu tombes des nues, tu relis, ça n’avait rien à voir avec le sujet… Alors, tu vas lui dire, « il faut que tu en parle à quelqu’un ». Mais nous ne pouvons pas tout interpréter, on sort du rôle de l’enseignant.

L’ambiance dans une classe, le niveau des élèves

DailyNord : Revenons au quotidien d’une classe. Difficile de maintenir l’ambiance dans les rangs ?

Julie : Tout dépend du public. Les sixièmes, ça va, ils sont tout timides. Les lycéens, c’est plus dur. Alors, quand tu enseignes l’anglais à une classe de lycée professionnel qui se contrefiche de la langue, parfois, c’est vraiment très compliqué.

DailyNord : Il faut savoir s’adapter…

Julie : Oui, c’est à toi de t’adapter. De savoir comment réagir face à telle ou telle classe. Une classe de garçons, tu vas les flatter, les séduire un peu par exemple. Après, il y a aussi le problème des différences à l’intérieur d’une même classe, ton comportement peut être différent.

DailyNord : On a peur parfois avant d’entrer en cours ?

Julie : Si tu as peur d’entrer dans une classe, ce n’est même pas la peine de faire ce métier…

DailyNord : Avouez-nous, ça fait plaisir de mettre un zéro ?

Julie : Non, ce n’est jamais un grand plaisir ! D’ailleurs, à titre personnel, j’essaie de ne pas en mettre car si l’élève m’a rendu quelque chose, il y a au moins un effort. Bon, en revanche, s’il ne rend pas le travail…

DailyNord : Le niveau des élèves. Il paraît qu’ils sont de plus en plus bêtes ?

Julie : C’est sûr que quand tu as grandi au milieu des livres, ça surprend. Mais à l’époque, c’était pareil, il ne faut pas exagérer.  Et a contrario, tu as toujours des élèves qui s’intéressent à tout… Un petit Sixième il y a quelque temps : il était passionné par l’Antiquité. Comme quoi les élèves d’aujourd’hui peuvent encore nous surprendre !

Le regard des autres, le regard sur son métier

DailyNord : Ça ne vous énerve pas toutes ces critiques sur le travail des professeurs ?

Julie : C’est chiant de toujours devoir se défendre. Entre amis ou avec d’autres. La seule chose que les gens ont retenu, ce sont les 18h de cours et les vacances. Il n’y a pas que ça ! Tu sais, quand tu rentres chez toi et que ça s’est mal passé, tu ressens ça. On ne peut pas couper totalement. Il m’arrive de rêver de mes élèves, c’est un métier qui marche à l’émotionnel, à l’humain. De plus, j’ai fait des études, j’ai travaillé pour en arriver là et avoir ces conditions de travail. Il ne faut pas non plus tout nous mettre sur le dos.

DailyNord : En même temps, vous êtes jeune prof. Donc, vous avez plus de travail. Dans cinq ans, vous vivrez sur vos acquis…

Julie : Tout ça change complètement. Maintenant, l’Europe entre en compte. Les programmes changent tous les quatre ans, tu dois te calquer sur ces normes. Notamment en langues vivantes sur la compréhension orale. C’est un vrai challenge. Donc, non, tu ne peux pas rester sur tes acquis pendant 20 ans. Alors, on va me répondre un théorème, ça ne change pas. Le résultat, oui, il ne change pas. La manière de l’aborder oui. Il faut sans cesse intéresser les élèves.

DailyNord : Mais comment les intéresser justement ?

Julie : Il y a plein de manières de les intéresser. Tourner le cours sous forme de jeu quand le sujet s’y prête. Et tu es heureux quand à la fin du cours, les élèves te disent « déjà » ! Contrairement à ce qui se dit parfois, ce ne sont pas des petits cons. Ils s’intéressent. A des choses différentes de nous, mais ils s’intéressent. Alors, bien sûr, on n’en fera pas tous des érudits, mais au moins, ils auront des bases pour leur vie de tous les jours. Et a contrario, ils nous apportent aussi des choses : j’avais besoin d’un logiciel pour un cours… Ce sont eux qui m’ont trouvé le programme libre… Oui, les centres d’intérêts sont différents.

DailyNord : Un mot sur la démocratisation d’internet justement. Ses sulfureux sites : notations de profs, corrigés, encyclopédies…

Julie : La notation de prof, je trouve ça détestable. Tu notes quoi ? Ses capacités ? Sa manière d’enseigner ? Quels critères ? Quant aux sites de corrigés, là, ça dépend comment tu fais ton cours encore une fois. J’essaie de les impliquer au maximum au niveau personnel.  Après, quand un élève passe par Wikipédia, tu le reconnais très vite. Et les élèves se font avoir une fois, deux fois, trois fois, et après ils arrêtent…

DailyNord : On a tous connu dans notre vie des profs incompétents qui n’avaient rien à faire là. Votre avis ?

Julie : Le métier de prof est une vocation. Tu dois faire ce métier parce que tu l’aimes. Mais cette histoire de profs incompétents, elle est due au problème des concours de recrutement. On juge plus les connaissances que les compétences. A titre personnel, ce que j’ai fait à la fac ne me servira pas dans mon métier. C’est à cause de ce problème de concours qu’il y a des gens qui n’ont rien à faire dans l’enseignement. Enseigner, c’est aussi savoir s’exprimer, se mouvoir…

DailyNord : Vous serez prof toute votre vie ?

Julie : C’est une vocation. Pour le moment, je répondrais oui. Après, il reste la possibilité de passer des concours internes pour progresser, devenir inspecteur, formateur, chef d’établissement. On verra !

(*) Le prénom a été changé pour préserver l’anonymat de cette jeune professeur…
Convaincu ? Pas convaincu ? Faites-le savoir dans les commentaires.

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7 Commentaires

  1. ça fait plaisir que les pendules soient remises à l’heure sur ce sujet! je me retrouve bien dans ce que dit cette prof, c’est un métier très enrichissant mais avec de grosses responsabilités et ce n’est pas toujours la récré!!

  2. D’accord avec le commentaire précédent. Je ne suis pas enseignant, mais je me dis qu’on diabolise les professeurs. Evidemment, la profession a des gens qui n’ont rien à y faire. On a tous connu des profs qui n’étaient pas à leur place. Mais n’est-ce pas le cas de toutes les professions ? Certains trouveront peut-être que la ligne de défense de cette jeune prof est faiblarde sur le rythme de travail, mais en même temps, le métier est comme ça… Et 35 heures de cours physiques devant les élèves serait une abberration. Arrêtons donc de diaboliser les profs ! Il n’y a pas quelques fainéants chez les journalistes ?

  3. Salut à tous!

    Les profs de l’éducation nationale que nous avons en France sont certainement les mieux formés d’Europe et les plus compétents. Cependant, il est vrai que certains éléments font tâche d’huile parmi tout le panel des professeurs.
    Nombre d’étudiants (et élèves bien sur) sont plus ou moins content de leur prof.
    D’ailleurs, le site http://www.notetonprof.fr à ré-ouvert récemment, ce qui permet aux élèves et étudiants de noter leur professeur en laissant un commentaire bien souvent constructif (ce que ne propose pas les sites de la même catégorie).

    rendez-vous sur http://www.notetonprof.com pour noter les professeurs à l’image de nos voisins anglo-saxons et germaniques!

    Marco

  4. Si j’aurai été à la place de “Julie”, je pense qu’une bonne claque au “journaliste” qui pose les questions n’aurait pas été de trop. Les questions posées sont vraiment écœurantes, ça pue la rancœur à plein nez. Dailynord.fr, un site de seconde zone en somme ! 😀

  5. @Wisdom. N’y voyez aucune frustration, aucune rancoeur… Juste l’envie de poser des questions de manière moins plan-plan, comme nous l’avons fait pour d’autres professions d’ailleurs (avocat, huissier)… Et Julie, comme les autres, s’en sont a priori remis… Bref, c’est le ton de DailyNord…

  6. “Si j’aurai été”… Un professeur des écoles sans doute. Non j’en doute. Enfin j’espère.

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