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Un dimanche entre Afghans

DailyUne | Réalités Par | 05 octobre 2009

Ça se déroule chaque semaine comme ça. Tous les dimanches, un petit groupe d’Afghans se retrouve dans une maison de La Chapelle-d’Armentières. Au programme : discussions endiablées, internet, repas, parties de football. Ils ont 14 à 15 ans pour les plus jeunes, 22 à 23 ans pour les plus vieux. Il y a quelques mois ou quelques années, ils étaient sur les routes d’Asie et d’Europe, voire pour certains dans l’enfer calaisien, avec comme objectif de rejoindre l’Angleterre. Aujourd’hui, ils veulent faire une partie de leur vie en France. Reportage loin des “jungles”.

[singlepic id=572 w=480 h=360 float=center]« Quand j’ai quitté l’Afghanistan, j’étais obligé de sauter pour ouvrir la porte de chez moi. Quand je suis revenu en 2006, la première fois, je me suis cogné la tête. » Alli Mohammedi (photo de droite) a le sourire aux lèvres. Le jeune homme, âgé d’une vingtaine d’années, lance ça comme une boutade. Alors que ces deux phrases symbolisent bien plus : quand il est parti, Alli était un gamin de 12 ans et demi fuyant un pays à feu et à sang. Quand il a remis les pieds en Afghanistan, c’était déjà un jeune adulte. Sept ans avaient passé…

Alli Mohammedi en BTS comptabilité

Devant lui, sur la table de salle à manger, quelques papiers. Des cours de BTS. Comptabilité, formation entamée dernièrement après avoir obtenu son Bac pro. « Et il a un BAFA, souligne fièrement Bruno Mistiaen, l’hôte des lieux. Il a déjà fait des camps. » Parcours improbable à l’aube des années 2000. Quand le gamin quitte l’Afghanistan où son père a été tué. “Ma mère m’a demandé de partir.” En compagnie de son petit frère de 9 ans, ils passent en Iran. Le cadet sera pris en charge par une famille. Lui continue sa route. Direction l’Angleterre pour travailler, « parce qu’on nous a dit qu’il était facile de trouver du travail et de gagner de l’argent ». Avec toutes les péripéties d’un voyage : « entre la Turquie et la Grèce, mon bateau s’est renversé. J’ai perdu le carnet où j’écrivais ce que je faisais tous les jours ». Son parcours s’arrête à Lille où il est interpellé par la police. La suite : un foyer. L’aide des réseaux de bénévoles qui s’occupent de ces mineurs sans patrie. Ce qui permet aujourd’hui au jeune homme de posséder la double nationalité franco-afghane. Grâce à cela, il a remis les pieds dans son pays natal à deux reprises, en 2006 et 2009. « J’ai retrouvé une partie de ma famille car j’ai une sœur en Iran et une autre en Angleterre. J’ai trouvé qu’à côté du développement de certaines infrastructures comme l’électricité, il y a une extrême misère. » Et des histoires de combats qui résonnent : « La dernière fois, j’ai eu un neveu au téléphone. Pour faire la route entre Kaboul et son village, il a traversé deux zones de combats… »

« A Calais, il faisait trop froid »

Dans la pièce, l’agitation bat son comble entre préparation du repas, rires et discussions. Ici, comme tous les dimanches, c’est le rendez-vous de ces jeunes Afghans qui, comme Alli Mohammedi, ont choisi de rester en France. Car à un moment, leur parcours les a détournés de l’Angleterre. Et ils ont compris que rester en France pour étudier et y apprendre un métier serait peut-être une meilleure alternative. A l’instar de ce jeune adolescent, 15 ans et demi, arrivé à Calais un sale soir d’hiver 2009. « Je suis resté trois jours là-bas. Il faisait trop froid. » Avant de reprendre un train pour Lille. Et de se faire prendre par la police et placer dans un foyer. La fin d’un long voyage entre l’Afghanistan et la France et le début de la scolarité dans une classe de quatrième de la région : « J’ai eu 18 en maths, s’exclame-t-il. 12 en anglais, 11, 5 en espagnol, 8,5 en français… » Du coup, pour le moment, l’Angleterre n’est plus un objectif. “Même si parfois, la pression familiale est telle pour qu’ils gagnent de l’argent immédiatement qu’ils fuguent et retentent le passage“, précise Bruno Mistiaen.

L’heure du repas a sonné. On se retrouve dans le jardin. Premier week-end d’octobre, le temps est encore de la partie. « Heureusement, il ne pleut pas », sourit l’hôte, ex-chargé de mission du CNRS dans l’Afghanistan des années 70 (avant l’invasion Soviétique), ex-bénévole à Sangatte, désormais père adoptif d’un jeune Afghan en deuxième année de DUT. Et celui qui ouvre sa maison le dimanche à tous ces jeunes ex-migrants Afghans disséminés la semaine dans les foyers, écoles ou familles d’accueil. Lorsqu’il ne répond pas aux diverses sollicitations pour aider et guider ces jeunes en deserrance qui acceptent le secours des collectivités françaises.

Leur avis sur la situation actuelle

Les jeunes gens que nous avons rencontré ont bien entendu suivi la situation des Afghans et le démantèlement de la “jungle”. Et pour eux, la destruction ne changera rien. « Quand tu arrives à Calais, il n’y a rien qui t’attend. Forcément, tu te regroupes avec des gens de la même nationalité. C’est moins dur en groupe de supporter tout cela », explique l’un d’entre eux. Tandis qu’un autre renchérit : « Si nous continuons à venir jusqu’ici, c’est que la situation en Afghanistan ne s’améliore pas… Il faudrait aider l’Afghanistan. Quand tu ne vas pas à l’école, quand il y a des combats, quand tu es pauvre, tu n’as qu’une envie : quitter ton pays pour aller travailler en Angleterre. »

Toujours l’incertitude du lendemain

Autour de la table, les discussions fusent en afghan et en français. On partage du poulet, du riz et des gâteaux. Un vrai dimanche en famille.  Et Ali Rezai,  beau jeune homme qui va fêter ses 23 ans, nous fait face (photo à gauche). Propret, bien habillé, à côté de celle qui l’a accueilli, Marianne. Rien à voir avec celui qui, il y a trois ans, débarquait à Calais dans la fameuse jungle. « Ce n’était pas pire que les conditions en Grèce ou en Italie, au moins, on était entre nous, explique-t-il. Je voulais partir en Angleterre, travailler. » Il n’en aura pas l’occasion. Le migrant attrape la tuberculose. Hôpital très mal en point. Puis Maria Anne qui le prend en charge alors qu’il ne parle pas un mot de français. Une fois remis, elle lui laisse le choix. « Tu restes ou tu pars. » Le jeune homme choisit la première solution. Nous sommes en 2007. A l’heure actuelle, il recherche un contrat d’apprentissage. Difficile car il n’a toujours pas de papiers définitifs (son séjour est renouvelé tous les trois mois). « Il y a toujours l’incertitude. Mais j’aimerais rester. » Marianne reprend : « C’est un jeune homme comme les autres. Il sort, il boit, il côtoie des filles… »

Après avoir débarrassé la table, les jeunes gens comme les autres enfilent un short et un tee-shirt pour aller jouer au football sur un terrain voisin. Là, au milieu des maisons en brique nordiste, les rires résonnent. Sous réserve pour certains que la France accepte leur naturalisation, ils se destinent à devenir plombier, peintre-carreleur, tailleur de pierre, mécanicien auto, comptable. En espérant, comme nous l’ont confié plusieurs d’entre eux, pouvoir un jour faire profiter leur pays d’origine de leurs nouvelles compétences. Mais là, pendant la partie, l’Afghanistan, la guerre, les parents disparus et les aléas de leur long voyage à travers les continents sont bien loin. Des “putain” résonnent quand ils ratent leurs passes. Des jeunes gens comme les autres on vous a dit.

Retrouvez également notre grand format consacré aux migrants de Calais, réalisé en mai, juin et juillet 2009 : Au pays des migrants.

Ce contenu est © DailyNord. Si cet article vous intéresse, vous pouvez reprendre un extrait sur votre site (n’excédant pas la moitié de l’article) en citant bien évidemment la source. Si vous désirez publier l’intégralité de l’article, merci de nous contacter »

4 Commentaires

  1. Révoltant!!! A Calais et diverses villes de France, de jeunes Afghans, en pleine forme, venus chercher fortune en Europe, sont contrôles par la police et remis en liberté par la justice française.

    Tous les jours, de jeunes militaires Américains, Britanniques, Français etc. se font tuer pour défendre en Afghanistan les droits de l’homme et de la femme.

    Pendant ce temps, des Français dont la générosité dépasse le bon sens, entretiennent ces jeunes Afghans qui ont refusé de participer au combat que nous menons. Cela porte un nom : ils sont insoumis ou déserteurs.

    Si notre gouvernement croit sérieusement à l’engagement occidental en Afghanistan, pourquoi ne pas avoir embarqué ces jeunes gens dans des avions pour Kaboul, et les avoir confiés aux centres de formation des polices et des armées afghanes? Si au nom des droits de l’homme, de jeunes Afghans doivent rester paisiblement en Europe pendant que nos soldats se font tuer à leur place, il vaudrait mieux rapatrier nos troupes, et vite.

  2. Bonjour, je suis étonné de voir ce commentaire odieux d’ Ancet qui à mon avis est plutôt du genre facho et considère que tenir ces propos sont d’ordre négacionniste. Si des militaires se font tuer, Monsieur Ancet adresser vous plutôt au gouvernement actuel pour vos remarques au lieu de critiquer les migrants. Si la guerre avait lieu en France, Monsieur Ancet, êtes-vous prêt à vous battre ou à fuire ?

  3. Un petit mot de DailyNord sur le premier commentaire (que nous avons choisi de publier malgré notre désaccord avec sa teneur) :
    Les Afghans que nous avons rencontré ne viennent pas forcément chercher la fortune. Nous vous invitons à bien relire l’article ci-dessus et le grand format consacré aux migrants il y a quelques mois : https://dailynord.fr/2009/05/au-pays-des-migrants/. Vous vous rendrez compte que la plupart quitte d’abord un pays à feu et à sang où ils ont perdu des frères, des parents, des amis. Ils se rendent ensuite en Europe pour y travailler avec l’espoir d’une vie meilleure. Meilleure, pas d’assisté, car ils veulent travailler…
    Concernant leur attitude face à la situation de l’Afghanistan : à leur place, que ferions-nous ? Et que feriez-vous comme le signale Laitue75 ?
    Dernière petite précision : cet article concerne de jeunes Afghans. Des gamins parfois qui ont fui leur pays à 12, 13, 14, 15 ans pour certains d’entre eux. Nous ne savons si vous êtes parent, Ancet, mais que diriez-vous à vos enfants si vous vous trouviez dans une telle situation ? Reste et combat au risque de te faire tuer ? Ou tente de rallier l’Europe pour une vie meilleure ? Difficile quand même de qualifier de déserteurs ces gamins qui n’auraient d’ailleurs rien demandé de mieux que de rester dans leur pays avec leurs parents (enfin, s’ils en ont encore…)… Comme tous les jeunes de leur âge…

  4. D’accord avec Ancet qui évoque ces jeunes afghans « venus chercher fortune ». Oui, marre de voir ces Afghans bling-bling, en Béhème décapotable, trimballant leur vie en sac Vuitton, avec la sarkolex au poignet. Ancet, dis moi, tu es sérieux? Ces Afghans cherchent à aller en Angleterre parce que là bas ils pourront avoir une aide de quelques dizaines d’euros par semaine. Et à leurs yeux, oui, c’est déjà une fortune.
    Enfin, ces Afghans ont peut-être le droit de ne pas être d’accord avec le combat que nous occidentaux, menons là-bas ; un combat qui nous a été vendu comme une lutte en faveur de la démocratie, si je me souviens bien. Alors leur coller un uniforme à ces Bleuets, ces gamins de 14 ou 15 ans, et les envoyer au front sans leur demander leur avis. Très démocrate ça.
    Mais finalement, ce qui te dérange peut-être Ancet, c’est d’avoir cette misère sous les yeux, dans la région. C’est vrai qu’elle n’est pas à sa place. Quelle outrecuidance de la part de ces réfugiés! Oser afficher leur misère sous nos yeux! Alors que finalement, leur place doit rester dans la petite lucarne de la télé. Car finalement, le souci il est là: 20% de a population mondiale pour 80% des richesses. Et ces miséreux sont là pour nous rappeler cette triste réalité. En résumé, Ancet, dis toi que tu as juste la chance d’être né dans le bon pays. Sinon, des gens comme toi auraient peut-être voulu te coller dans un charter lorsque tu voulais t’en sortir…

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