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Au pays des migrants (7/7) : ballet nocturne en Calaisis

DailyUne | Réalités Par | 06 juillet 2009

Un mois et demi après notre première incursion au pays des migrants, dernier reportage de notre série. Tous les soirs, dès 19h-20h, commence un étrange ballet qui dure jusqu’au petit matin : les migrants rejoignent les aires de stationnement, tentent de grimper dans les camions, puis croisent les doigts en espérant ne pas se faire repérer et que le véhicule prenne bien la direction de l’Eldorado anglais. Récit d’une soirée en Calaisis.

[singlepic id=454 w=320 h=240 float=right]20h ce jeudi soir. On a retrouvé un peu plus tôt Moustache, le célèbre bénévole, à la gare de Calais. Objectif de la soirée : nous montrer les points de passage et d’embarquement vers l’Angleterre. Avec une consigne : “On se met à bonne distance. On observe. Si on voit que ça bouge vers nous, on s’en va tout de suite. Pas question de prendre des risques.

Le “Stop” ou les aires de service

Direction tout d’abord le “Stop“. Un carrefour à quelques centaines de mètres de la “jungle” calaisienne. De nombreux camions passent par ici chaque soir. Et c’est l’un des principaux points d’embarquement pour les migrants. D’ailleurs, au loin, derrière les hautes herbes, on aperçoit plusieurs groupes d’Afghans marchant sous le soleil. Ralliant cette fameuse zone avec à chaque fois le même espoir. “Monter dans le camion dès qu’il y a un bouchon au carrefour (en ouvrant les portes,  les fracturant si elles sont cadenassées) et espérer passer les contrôles des ferries, pour peu que le véhicule parte bien en Angleterre“, nous confirme l’homme aux généreuses bacchantes.  Car si ce n’est pas la bonne direction, les migrants se retrouveront hors de Calais, parfois à quelques dizaines de kilomètres. N’ayant plus qu’à reprendre la direction de Calais, à pied, en longeant les autoroutes. Les habitués de l’A26 et de l’A 16 en savent quelque chose

On reprend la voiture. Cette fois-ci pour des parkings situés un peu plus loin. Pour un “repérage”, alors qu’il fait encore jour. Sur le chemin, en longeant les grilles [singlepic id=452 w=320 h=240 float=left] délimitant l’espace d’embarquement des ferries, les files de réfugiés s’allongent. Toujours en train de marcher, ce qui nous rappelle les paroles de ce migrant croisé quelques semaines plus tôt : “Marcher, marcher, marcher. J’ai l’impression de ne faire que ça de la journée.” Marcher pour espérer, parfois avec le sourire. D’autres fois avec le visage tendu, alors que de l’autre côté du grillage, ils savent que l’Angleterre n’est plus qu’à une poignée de kilomètres. Dans les autres zones, plus éloignées, la configuration est différente. Deux aires de stationnement et de services. Pleines de camions attendant leur heure. Tout en regardant à droite et à gauche, Moustache, en fin connaisseur des lieux, nous désigne les planques où se regroupent les réfugiés. Faut dire que le bénévole a l’habitude. Depuis sept ans, il accompagne les journalistes sur le terrain. L’un des seuls à pénétrer dans les “jungles”. L’un des seuls à connaître sur le bout des doigts le manège qui se déroule la nuit tombée.

De mèche avec un chauffeur ?

23h. La nuit est tombée justement. La plupart des migrants attendent désormais un signe des passeurs. Car dans ces zones, pas question d’embarquer en solitaire : “C’est une véritable organisation, confie Moustache. Ici, c’est la loi des passeurs.” Pas forcément les gros bonnets, d’ailleurs. Parfois des migrants, qui, d’échec en échec, se retrouvent sans argent et amenés à faire le sale boulot. Pour pouvoir tenter une nouvelle fois leur chance ensuite.

L’orage pointe le bout de son nez. Les averses aussi. Retour du côté de la zone Marcel-Doret. Non loin de la planque des passeurs et des migrants, un chauffeur routier en grande discussion avec un jeune homme. Peu après, ce dernier téléphone. Attend. De la planque, un réfugié se dirige vers la station essence. Il revient cinq minutes plus tard pendant que le jeune homme au téléphone s’enfonce dans les fourrés après avoir jeté un coup d’oeil aux alentours. Tout est calme. Deux camionnettes transvasent leurs contenus à l’entrée du parking. Derrière, l’autoroute et son flot de véhicules, voitures et camions mélangés. De temps en temps, des ombres. Des réfugiés qui longent les voies rapides voisines quand ils ne les traversent de part en part au péril de leur vie. Moins dangereux que certaines techniques pour passer la Manche : dans le genre monter dans des camions-citernes ou frigorifiques, un risque que certains n’hésitent plus à prendre (à lire ici) ou encore tenter d’entrer directement dans la zone du Tunnel sous la Manche (voir sur ce sujet un article de Nord Littoral il y a quelques semaines).

Au cimetière, vue sur l’Eurostar

[singlepic id=453 w=320 h=240 float=right]Près d’1h du matin. Rien ne bouge pour le moment. “Ils attendent que le parking soit un peu moins animé“, souffle Moustache en montrant de la tête un groupe de trois hommes en grande discussion. Alors, plusieurs réfugiés se glisseront à l’intérieur même des camions. Certains pour la première fois, beaucoup pour la deuxième, troisième, quatrième fois… Car combien nous ont confié ne plus compter leurs tentatives de passage, comme cet autre Afghan rencontré à la distribution de vêtements : “Ça fait six mois que je suis là. J’essaie à chaque fois de passer dans les camions, mais pour le moment pas de chance.

C’est l’heure pour nous de quitter les lieux. Pour une dernière étape vers le port et l’embarquement des ferries. Non sans croiser encore quelques ombres solitaires errant dans cette nuit orageuse. Le port et les ferries brillent de mille feux. A quelques mètres, les migrants d’un squat qui fait face à la zone d’embarquement peuvent observer les véhicules qui descendent. Les camions qui montent. Avec peut-être à l’intérieur des réfugiés qui, cette nuit ou dans quelques heures, réussiront leur pari fou. Passer les contrôles draconiens aux rayons permettant de détecter CO2, battements de coeurs et même sueur.  Embarquer dans le ferry. Poser le pied sur le sol britannique pour entamer une nouvelle vie et fermer la parenthèse migratoire, croient-ils. Car, là-bas, souvent, ils travailleront au noir pour rembourser leur passage (plusieurs milliers d’euros).  En espérant ne pas être pris par un contrôle et renvoyés aux frontières de l’Europe, ce qui signifierait revenir à Calais et tout recommencer. Drôle d’Eldorado que d’autres n’auront pas le privilège de connaître : à Coquelles, près de Calais, quelques tombes dans un coin du cimetière témoignent de la déserrance des migrants. Restés à jamais dans l’Hexagone. Avec comme vue l’Eurostar qui s’enfonce sous le Tunnel, direction l’Angleterre…

Retrouvez les précédents articles de cette série Au pays des migrants :
– Au pays des migrants (1) : les étoiles du midi
Au pays des migrants (2) : les femmes et les enfants dehors
Au pays des migrants (3) : la « jungle» , en attendant
Au pays des migrants (4) : une vie dans un sac poubelle
– Au pays des migrants (5) : Norrent-Fontes, base arrière vers l’Angleterre
– Au pays des migrants (6) : au milieu du non-droit, l’information sur les droits

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2 Commentaires

  1. Un grand bravo pour ce reportage. Y aura-t-il une suite ?

  2. Merci. Avec des relais sur place, nous continuerons bien sûr à suivre la situation des migrants à Calais et alentours au cours des prochains mois avec notamment les destructions des “jungles” imminentes, le côté sanitaire et les parcours de réfugiés. Cela se fera de façon moins assidue sur DailyNord, ce grand format ayant pris fin. Mais dès qu’une information nous paraîtra intéressante à vous transmettre, nous ne manquerons bien sûr pas de la publier au coup par coup.

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