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Au pays des migrants (3) : la “jungle”, en attendant

DailyUne | Réalités Par | 02 juin 2009

Nouvelle étape de notre voyage au pays des migrants. Ceux qui attendent le passage vers l’Eldorado anglais. Depuis la fermeture de Sangatte, ces hommes, femmes et enfants vivent dans des campements de fortune. Accompagnés de Moustache, un bénévole du Collectif C’Sur, nous nous sommes rendus dans la “jungle” afghane à l’heure du réveil. Un bidonville aux portes de Calais.

En images

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De là, l’Angleterre n’est plus qu’à une portée du regard. Le temps est couvert, mais on voit les bateaux qui traversent la Manche.  “Vraiment pas loin“, souffle Moustache, l’un des plus célèbres bénévoles calaisien, surnommé ainsi à cause de ses bacchantes. Vraiment pas loin en effet surtout quand on a fait des milliers de kilomètres. A côté, une usine fume. Derrière, dans les bosquets des dunes, quelques silhouettes apparaissent à côté de toiles bleues. On s’y dirige. Et en se rapprochant, Moustache crie son nom. “Histoire qu’ils ne s’inquiètent pas.” On arrive devant les premières cabanes.  “Ici, ce n’est pas la “jungle proprement dite, explique le bénévole. C’est un peu à l’écart. Ils s’estiment plus tranquilles.” Les hommes s’éveillent difficilement, l’un sort d’une cahute. Immense. Pas loin de 2m10. Pas de très bonne humeur. “Faut les comprendre, ils tentent de passer la nuit. Après, ils dorment.” Moustache leur dépose quelques couvertures et des pantalons. Pour peu qu’ils soient à la bonne taille. En guise de remerciements, des sourires, comme celui de cet ado arrivé il y a quelques semaines. Toujours en train d’attendre son passage. Et une demande : “Pouvez-vous aller nous remplir les bidons d’eau ?” Car, de l’endroit où ils sont, à vol de “jungle”, il faut marcher quelques kilomètres pour arriver jusqu’à l’unique point d’eau mis à disposition des réfugiés afghans.

La “jungle” ? Un bidonville aux portes de Calais

A quelques kilomètres justement, à deux encablures d’une zone résidentielle. La vraie “jungle”. L’authentique. Le petit bois sablonneux où s’entassent près de 400 Afghans. Depuis la fermeture de Sangatte, il y a six ans et demi. A l’heure à laquelle nous arrivons (10h), peu de monde debout. Le camp dort encore. “Regardez, tonne Moustache. Voilà [singlepic id=372 w=320 h=240 float=left]comment on vit en 2009 en France.” Voilà comme on vit : des cahutes en toile de tente, en palettes ou en tôle. Les bidonvilles que l’on voit dans les pays les plus pauvres du monde. Les chaussures qui traînent dehors. Les casseroles aussi. Les vêtements qui sèchent au vent. Une douche de fortune avec des sacs de couchages, des morceaux de polystyrène et des bidons d’eau. Des détritus qui s’amoncellent. Vêtements trop sales pour continuer à être portés. Emballages de nourriture. Coquilles d’oeufs. Peluches d’enfant.

A chaque coin sa surprise. Autant pour celui qui y entre la première fois que pour Moustache, l’habitué des lieux, celui qui accompagne les journalistes depuis 7 ans dans cette zone sortie de nulle part. “Cette cabane, elle  n’y était pas la semaine dernière. Celle-ci aussi.” De temps en temps, dehors, au milieu des détritus, un sac de couchage avec un homme dedans. Qui dort profondément. A gauche, un peu de bruit. Ici, on est déjà réveillé. Et même en train de préparer le petit-déjeuner : des pains afghans. Avec le sourire, malgré les conditions. On reste quelques minutes avec eux. Ils acceptent les photos. “Vous en voulez ?“, nous demandent-ils.

“Jungle” supermarché

Un peu plus loin,un gamin. 13-14 ans à tout casser. Il nous montre ses chaussures. Moustache prend note de sa pointure sur sa main. “Tomorrow, tomorrow”, fait-il avec son accent anglo-calaisien. Ici, les Afghans règnent. A Calais, pour dormir, les communautés ne se mélangent pas. Aux Afghans cette “jungle”, aux Iraniens, Irakiens et autres d’autres parties du bois. [singlepic id=376 w=320 h=240 float=right]Pour les Erythréens, ce sont deux maisons en ruine dans Calais. Les Soudanais sont du côté du Channel.  “On a bien fait de venir maintenant, explique Moustache. C’est mieux le matin, c’est plus calme. Moins dangereux aussi.” Dangereux ? “Oui, car ici, il y a des trafics et des passeurs.” D’ailleurs, à chaque fois qu’on en croise, comme-celui ci qui accompagne deux femmes, Moustache nous fait un signe discret. Histoire qu’on sache à quoi s’en tenir.

Plus on avance, plus les habitations de fortune se multiplient. A gauche, c’est la mosquée. Pour essayer de maintenir un semblant de religion dans un monde à la dérive. On tourne à droite. Quelques hommes qui devisent. Regards bizarres.  On tourne la tête vers une tente. A l’intérieur, du pain, des conserves en grande quantité. “Un de leurs supermarchés, explique Moustache. “Celui-là, je ne l’avais pas encore vu. Il y en a trois dans le camp.” On n’aura pas l’occasion de le voir plus longtemps. Un homme nous apostrophe violemment. Nous sommes conviés à dégager manu militari. Notre présence dérange. “Vous me suivez, on continue à dire bonjour aux autres, continue Moustache. Il ne faut pas céder.” On lui fait confiance. Tout en se rapprochant de la sortie, on salue les Afghans qui s’éveillent peu à peu. “Vous voyez la plupart n’ont aucun problème avec nous. Simplement, il y en a quelques-uns qui ne veulent pas être dérangés dans leurs trafics. Quand ils vont faire des courses à LIDL et qu’ils revendent ça ici plus cher…” D’ailleurs, devant nous, un ado peine à pousser un caddie plein sur le sable…

Reprendre ses études de l’autre côté de la Manche

A l’entrée de la “jungle”, qu’Eric Besson, ministre de l’Immigration, veut fermer avant la fin de l’année, on commence à remplir les bidons d’eau promis plutôt dans la matinée. L’occasion de retrouver Mila, 20 ans, jeune homme que l’on avait croisé quelques jours auparavant lors de la distribution du thé (à lire ici). Etudiant brillant en Afghanistan. En désespérance ici depuis maintenant cinq jours. “J’étudiais dans mon pays. Un jour, les Talibans sont venus chez ma famille. Pour nous dire que je ne devais pas étudier. Mon père s’est opposé. Ils l’ont emmené.” Où ? Il ne le sait pas, il ne l’a jamais revu. “Ma famille a déménagé dans une autre [singlepic id=377 w=320 h=240 float=left]province. Moi, j’ai décidé de partir.” Vers l’Angleterre. L’Eldorado présumé. Mais pour y faire quoi ? Un boulot payé au noir ? Non. “Y reprendre mes études. Je veux étudier.” A côté, l’un de ses compagnons s’emporte : lui est arrivé depuis plus longtemps, quelques semaines : “Pourquoi la France et l’Angleterre se renvoient-ils constamment la balle ? Pourquoi sommes-nous traités comme ça ? Vous avez vu où l’on dort ! Venir ici, c’est notre seule solution pour s’en sortir !” Les raisons de son exil ? Les mêmes que tous les autres : Karzaï “le pourri”, les Talibans qui font la loi…

L’eau est dans les bidons. Retour au point de départ, vue vers l’Angleterre.  On décharge et on s’enfonce entre les bosquets. Les récipients pèsent une tonne. Compréhensible que les kilomètres soient long.  A la cabane, personne. “Ils ont dû partir manger“, présume Moustache.  On dépose le tout. Un voisin de malchance vient chercher le dernier bidon. Il enlève sa ceinture pour le transporter en bandoulière. Plus malin que nous même s’il se casse le dos en disparaissant entre les fourrés, la mer et l’Angleterre à sa gauche, une voie rapide et ses camions à droite. Calais en 2009.

Pour retrouver les autres Réalités de la série :
Au pays des migrants (1/7) : les étoiles du midi
Au pays des migrants (2/7) : les femmes et les enfants dehors
Au pays des migrants (3/7) : la « jungle» , en attendant
Au pays des migrants (4/7) : une vie dans un sac poubelle
– Au pays des migrants (5/7) : Norrent-Fontes, base arrière vers l’Angleterre
– Au pays des migrants (6/7) : au milieu du non-droit, l’information sur les droits
– Au pays des migrants (7/7) : ballet nocturne en Calaisis

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