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Au pays des migrants (2) : les femmes et les enfants dehors

DailyUne | Réalités Par | 26 mai 2009

Calais, ses migrants et sa catastrophe humanitaire. DailyNord continue son voyage au pays des réfugiés qui attendent le départ vers l’Eldorado. Plusieurs fois par semaine, Mariam et des bénévoles du Secours catholique vont à la rencontre des migrants à l’orée de leurs campements de fortune. Histoire de leur offrir un peu de thé avant de rapatrier femmes, enfants et blessés dans leur local  pour la journée. Pour quelques instants d’humanité.

En images

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On en reste scotché. On demande plusieurs fois à Mariam de répéter. “Oui, Aasif est venu tout seul jusqu’ici. Ça fait quatre mois et demi qu’il est là. Il veut passer en Angleterre.” De l’autre côté, à l’avant de la camionnette, Aasif. Un môme. Pas un ado de 15 ans, non. Un môme. 11 ans. Même s’il la joue petit homme important avec son duvet de moustache en faisant coulisser les portes pour faire monter d’autres migrants.  Le voilà d’ailleurs qui se met à trifouiller la radio. Il a besoin de musique. De la chanson française. On ne s’entend plus dans le camion. Pas grave pour Mariam, la salariée du Secours catholique. L’important,  c’est qu’ils oublient…

De plus en plus de femmes et d’enfants

[singlepic id=344 w=320 h=240 float=right]Quelques heures avant. Début de matinée le Jeudi de l’Ascension, route de Saint-Omer à l’entrée de Calais. Dehors, la rue est calme comme un jour férié où l’on s’apprête à festoyer. A l’intérieur du local du Secours catholique, cinq personnes attablées devant un café. On fait les présentations. Mariam donc, la salariée du Secours catholique. Mais aussi Olivier, Joëlle, Virginie et Mamadou. Venus de Harnes du côté de Lens. Le premier couple vient une fois par mois. Pour le second, c’est la première. Dans la cuisine, une marmite bout. Les bénévoles préparent les sachets de thé. “Pour les emporter dans les camps, explique Mariam. En même temps, on récupère les femmes, les enfants et les blessés. Ils passeront quelques heures ici. Manger, jouer, se reposer.” Une permanence assurée depuis le début de l’année. Trois à quatre fois par semaine. “Car depuis quelques mois, de plus en plus de femmes et de mineurs viennent tenter leur chance…

Le thé est prêt. On embarque le tout dans les voitures avant de récupérer la camionnette du Secours catholique. “Mettez ça, nous dit Olivier en nous donnant une veste du Secours catholique. Ça vous évitera d’être embarqué en cas de rafle.” Le convoi se met en branle. Direction la “jungle”, le camp des Afghans. Mais d’abord, Mariam doit récupérer de nouveaux arrivants. Une famille irakienne. On se gare au bord d’un chemin avant de s’enfoncer dans le bois. Dans la cabane, aucun bruit. Mariam se penche. Elle discute quelques instants. Ressort. “On reviendra plus tard. Ils ont tenté de passer cette nuit. Ils sont rentrés à 9h du matin et sont épuisés…

Une grand-mère de 72 ans

[singlepic id=345 w=320 h=240 float=left]Retour dans les véhicules. Au passage, Mariam fait des signes aux réfugiés qui errent le long des routes. Tous lui répondent. Un sourire. Un peu d’humanité. Entrée de la “jungle”. On porte le thé quelques dizaines de mètres plus loin. Très vite, les premiers Afghans arrivent. La boisson est brûlante. Très sucrée aussi. “Ils en ont besoin“, souffle Olivier avant de se diriger vers l’intérieur du camp avec Mariam. Nous restons à servir le thé avec les autres bénévoles. Sourires. Discussions qui s’engagent en anglais. Chaque fois la même histoire : “L’Afghanistan, ce n’était plus possible. C’est pour ça que nous sommes ici (*).” C’est l’heure de repartir. Mariam  a récupéré Aasif. Le petit bonhomme de 11 ans qui se la joue homme. “Bien obligé, explique Mariam. Déjà que les grands profitent de lui.” Direction les autres squats. Petit à petit, la camionnette se remplit. Femmes, enfants, blessés. Mariam part les déposer au local. Avant de repartir voir notre famille irakienne. Toujours en compagnie d’Aasif qui ne la quitte pas d’une semelle. Dans la tente, ça s’éveille difficilement. Femmes et enfants, dont un petit de 8 ans, sortent petit à petit… Avant une vieille femme qui se déplace difficilement. 72 ans.  La mamie que l’on imagine faire ses courses dans le quartier. Sauf que cette mamie, elle fuit l’Irak pour l’Angleterre en tentant plusieurs soirs par semaine de monter dans le bon camion… “En plus, elle a des problèmes cardiaques… Tu sais ce qui m’a fait mal la dernière fois ? C’est une femme qui débarque dans le squat, prend une couverture et me dit : ” Chez moi, c’était propre”. Elle a dormi avec son manteau pour ne pas toucher la couverture.

Les viols entre parenthèses

[singlepic id=350 w=320 h=240 float=right]En repartant,  Mariam revient sur l’une des réalités les plus cruelles de cet univers : les femmes qui sont violées. “Par les passeurs. Quand elles n’ont pas assez d’argent. Certaines tombent alors enceintes. Veulent avorter. Mais d’autres vont prendre ça pour une parenthèse. De toute façon, leur vie est entre parenthèses. Elles pensent qu’elles oublieront en Angleterre…” Il y a aussi celles qui sont prêtes à l’ultime sacrifice : “J’ai eu le cas : les enfants sont passés seuls. Les parents sont restés quelques semaines ici en attendant leur tour.” Nous voilà au local. Plein entre les femmes, les enfants et les blessés. Dans la cuisine, le repas est prêt. C’est l’heure de servir. Pâtes et steack haché. Pas de la grande gastronomie, mais au moins, ça tient au corps.  Un peu de salade et le déjeuner est terminé. Autour des tables, Afghanes, Irakiennes, Erythréennes. Pas de tension entre les communautés ici. Un havre de paix avec des dessins d’enfants au mur. Une oasis vétuste et trop petite : “On a déposé un permis de construire pour aménager les salles derrière. Qui ne vient pas.

Jeux, cuisine, tricot…

[singlepic id=353 w=320 h=240 float=left]Mais ici, on n’est pas là pour se plaindre ou réfléchir. D’ailleurs, Mariam, telle une mère, veille au grain : une Erythréenne a le regard vague. “Elle pense. Il ne faut pas qu’elle pense… ” Elle lui parle. Lui sourit. Les bénévoles proposent aux femmes de faire un gâteau. Enthousiasme. Ce sera une spécialité libanaise. D’autres tricotent. Des pulls. Pour le futur bébé de cette autre migrante. Enceinte de plusieurs mois. Elle aussi voudrait que son enfant naisse en Angleterre… Dans l’autre salle, les blessés font une partie de dames. Tandis que la mamie, elle, est fatiguée. Un matelas et elle va dormir. On essaye d’en savoir plus auprès de sa fille qui s’attelle seule à la vaisselle. Gênée, elle n’aime pas trop les journalistes. On n’insiste pas. Comme pour les photos d’ailleurs. Les femmes n’en veulent pas. Les mains oui. Pas les visages. Des visages plus heureux pendant quelques heures… Avant le soir, où elles regagneront leurs squats et tenteront de nouveau le passage…

On retourne vers Aasif. Il voudrait faire du vélo. A la place, il colorie un peu… Ses yeux pétillent, il redevient un enfant. Un enfant qui est parti d’Afghanistan il y a des mois, nous explique-t-il. Seul. Ses parents qui lui ont demandé.  Il tente donc de passer depuis quatre mois et demi. Mariam : “J’essaie de le convaincre de rester ici. Il peut obtenir l’asile.” Mansour, un bénévole, ancien migrant lui-même (en compagnie d’Aasif sur la photo), lui refait cette proposition : “Il essaie encore un mois. Sinon, il reste ici.” Mariam lui amène une peluche. Rire d’enfant. “Un vrai bébé” s’exclame la maman-poule. Rire de gosse sans famille au pays des migrants.

(*) Le prochain Réalités de cette série sera consacré à la vie dans la “jungle” et aux témoignages des migrants.
Crédits photos : DailyNord. Sauf Aasif et Mariam dans la “jungle” (diaporama), photo Olivier Poudroux.
Retrouvez les autres volets de cette série :
Au pays des migrants (1/7) : les étoiles du midi
Au pays des migrants (2/7) : les femmes et les enfants dehors
Au pays des migrants (3/7) : la « jungle» , en attendant
Au pays des migrants (4/7) : une vie dans un sac poubelle
– Au pays des migrants (5/7) : Norrent-Fontes, base arrière vers l’Angleterre
– Au pays des migrants (6/7) : au milieu du non-droit, l’information sur les droits
– Au pays des migrants (7/7) : ballet nocturne en Calaisis

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2 Commentaires

  1. Merci pour ces trois articles très réalistes du calvaire que subissent chaque jour les migrants. J’ai pu grâce à ces articles revivre cette journée intense et riche en émotion!
    Vous me redonnez l’espoir d’un journalisme vrai dont le but unique reste l’information!
    Bonne continuation!
    Encore merci!

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