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Au pays des migrants (1) : les étoiles du midi

DailyUne | Réalités Par | 20 mai 2009

Chaque semaine ou presque, ils font l’actualité. Destruction de la “jungle” programmée, réfugiés arrêtés par les forces de l’ordre, bénévoles inquiétés, les migrants de Calais sont une des réalités les plus criantes de notre région. DailyNord a décidé de poser ses valises quelques semaines sur le littoral. Histoire d’observer et de vous raconter. Premier reportage avec La Belle Etoile : chaque jour, l’association distribue les repas chauds du midi aux migrants.

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10h à la Mission étudiante, rue de Phalsbourg à Calais. Près du carrefour, Nadine est déjà aux fourneaux. Comme cinq jours par semaine en tant que  salariée de La Belle Etoile, la plus vieille association qui vient en aide aux migrants de Calais. “Non, je ne suis pas toute seule. Les bénévoles sont partis chercher du pain et des bananes.” Alors, en attendant, elle s’attaque à ses marmites. Il y en a quatre. Menu du jour : pâtes.  Une centaine de kilos par semaine pour cinq cents repas environ chaque jour. “On alterne avec le riz.  Un moment, on faisait aussi des pommes de terre. Mais il faut du temps pour les éplucher.” Et du monde. Un vélo franchit la porte du local, vétuste. Là, c’est Joël. La soixantaine. L’un des dix membres du noyau dur des bénévoles de La Belle Etoile, l’association qui ne connaît pas la crise : “Il n’y a pas de chômage ici… Pas de salaire non plus d’ailleurs !

250 baguettes sous le bras

[singlepic id=315 w=320 h=240 float=right]Petit à petit, le local s’anime, le bruit de la route en fond. Françoise et Catherine arrivent avec le pain. 250 baguettes. Pour le repas du midi également. Pendant que Nadine surveille la cuisson, tout le monde s’attelle à la coupe du pain. On met tout dans des grands sacs. Pas question de faire des sachets aujourd’hui. Pas assez de monde encore une fois. L’occasion cependant d’évoquer ce qui les poussent à agir ainsi. Et à chaque fois, l’histoire est à peu près la même. L’impossibilité de fermer les yeux face à l’afflux de migrants depuis plus de 10 ans sur le littoral.”Rien n’a changé depuis toutes ces années, soupirent les bénévoles. Juste la nationalité : avant c’étaient les Tsiganes roumains et les Kosovars. Maintenant, des Afghans, des Irakiens, des Pakistanais, des Erythréens, des Somaliens…  Dire que quand on a commencé, c’était un peu comme les Restos du Coeur. Pour répondre à l’urgence.” Sauf qu’en 2009, l’urgence est toujours là.

Voilà Ali et Patrice. Avec des bananes. Fournies par un grossiste du coin. Invendables dans le commerce, mais mangeables quand même. Les migrants ne s’en plaindront pas. Car celles-ci n’auront pas gelé au moins, comme cet hiver, sourit Nadine : “Ce n’est pas chauffé ici. Quand on avait des bananes et qu’il faisait froid, on les mettait en hauteur. Et on les recouvrait de couvertures.”  Système D pour catastrophe humanitaire qui a sensibilisé Paula.  Une Belge qui vient régulièrement à Calais aider les associations. “J’ai lu et vu des reportages. Je me suis dit qu’il fallait que j’aide.” Et comme ici, on ne refuse jamais le coup de main… La nourriture est prête, les sacs et marmites sont glissés dans le camion. Il est plus de midi. L’heure de préparer son propre repas avant d’aller nourrir les migrants. A la table, la bonne humeur est de mise. “On se doit d’être de bonne humeur. Et même quand c’est plus difficile, on n’a pas le droit de se plaindre. Par rapport à eux.” Eux, les migrants qui dorment dehors et attendent leurs repas.

Et si les Anglais annexaient Calais ?

[singlepic id=318 w=320 h=240 float=left]L’heure du départ a sonné. On monte dans le camion et dans les voitures. En route, Joël nous confie pourquoi il est toujours là, malgré un emploi du temps chargé de retraité : “C’est Véronique Désenclos qui avait créé La Belle Etoile. Véronique, c’était comme ma petite soeur. Quand elle est morte, je lui ai promis que je continuerai.“Malgré les désillusions, les fausses promesses : “Les politiques ne veulent rien régler. Pas que les Français d’ailleurs, c’est européen. Et les Anglais ne sont pas mieux. Pour que ça s’arrête, faudrait que les Anglais annexent Calais !

On arrive sur le parking, à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau du beffroi de Calais, on comprend que ce n’est pas prêt de s’arrêter. Des centaines de migrants attendent le camion. D’autres arrivent. Sourires aux lèvres pour les uns, visages plus fermés pour les autres. Le camion se gare, ça se bouscule. Les bénévoles rétablissent l’ordre. “Deux lignes : les Africains d’un côté, les Asiatiques de l’autre.”Ils ne s’entendent pas, on évite les tensions en les séparant“, confie Joël.

“On ne traiterait même pas des chiens comme ça”

Les blessés, les femmes et les enfants passent d’abord. Certains atteignent à peine la puberté. Autour, les réfugiés s’agitent. Toujours dans la bonne humeur. Dans la foule, Joël, Catherine, Paula et les autres tiennent le coup. Même si les femmes sont deux fois moins grandes que les hommes qu’elles tentent de contenir. “Non, on n’a pas peur. C’est dur physiquement, mais ils nous respectent…” Sauf que là, au bout d’une  demi-heure, alors que les premiers réfugiés mangent à même le sol (“On ne traiterait même pas des chiens comme ça“, tempête l’un des bénévoles), un peu d’énervement se fait ressentir, certains essayant d’être servis plus vite. Joël et Ali haussent le ton. Rien n’y fait. Les bénévoles [singlepic id=319 w=320 h=240 float=right]de La Belle Etoile ferment alors le camion : “Quelques minutes. Le temps que ça se calme. Car on est seuls ici. Mais, c’est ça qui ne va pas, nous ne sommes pas installés correctement pour distribuer les repas. Il nous faudrait autre chose qu’un camion.” D’ailleurs, en novembre, l’association avait tapé du poing sur la table : “On avait arrêté la distribution de repas chauds. Pour faire bouger un peu les pouvoirs publics.” Quelques promesses – pas toutes encore tenues – et les bénévoles avaient repris les repas. “Humainement, c’était dur à vivre…

Une cigarette plus tard, le calme est revenu. Le ballet recommence. A chaque fois qu’un réfugié prend un plat, il ne manque pas de dire merci, quand ce n’est pas un sourire. “Parfois, ils chantent“, précise Nadine.  D’ailleurs, les bénévoles les connaissent. Certains sont là depuis des mois. Comme ce jeune Afghan, 15 ans : “je suis ici depuis huit mois. J’ai tenté de passer dix, onze fois. Je recommencerai, je veux aller en Angleterre“. A côté, pendant que la distribution se termine  avec les derniers morceaux de pain, Joël soupire : “Qu’est-ce que tu veux lui dire ? Il tentera de passer. Coûte que coûte.” La porte de la camionnette de La Belle Etoile se referme. Les bénévoles se dégourdissent les jambes. C’est l’heure de repartir au local. Un coup de vaisselle et ce sera fini. Jusqu’au lendemain. Autour, les migrants se dispersent laissant la place aux mouettes sous le regard du beffroi. Jusqu’au repas du soir, donné par une autre association. A Calais, plus de dix ans après l’arrivée des premiers migrants, les associations gèrent l’urgence. Encore et toujours.

Pour aider l’association, vous pouvez envoyer vos dons à La Belle Etoile, BP 34, 62370 Audruicq.
Retrouvez les autres volets de cette série :

Au pays des migrants (1/7) : les étoiles du midi
Au pays des migrants (2/7) : les femmes et les enfants dehors
Au pays des migrants (3/7) : la « jungle» , en attendant
Au pays des migrants (4/7) : une vie dans un sac poubelle
– Au pays des migrants (5/7) : Norrent-Fontes, base arrière vers l’Angleterre
– Au pays des migrants (6/7) : au milieu du non-droit, l’information sur les droits
– Au pays des migrants (7/7) : ballet nocturne en Calaisis


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