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Mon courrier arrive en barque

DailyUne | Petite histoire Par | 09 mars 2009

A Salperwick (près de Saint-Omer), sur l’un des pontons d’embarquement du marais audomarois, se joue un drôle de manège six jours sur sept. Eric Favrel quitte son scooter pour un bateau à moteur. Sa mission, unique en France : distribuer le courrier aux habitants du marais…

C’est un peu la star locale. « Eric ? s’exclame ce monsieur, sur l’un des pontons d’embarquement pour le marais, en face du Bon Accueil à Salperwick. [singlepic id=104 w=320 h=240 float=left]Il va arriver. Vous allez voir, il est super sympa ! » Deux autres bonshommes qui passent : « On peut vous renseigner ? » « J’attends Eric. » « Le facteur ? Il est à peine 11h, c’est pour bientôt ! »

11h et quelques. Un bruit de scooter. Le conducteur est affublé de tout l’attirail du postier. C’est bien mon homme. Présentations, le voilà qui détache son sac à courrier et qui va d’abord chercher un sac postal, vide. « Vous allez en avoir besoin pour vous asseoir. La barque est pleine d’eau. »

Un lien social sur l’eau

Nous voilà dans le bateau. En effet, mieux vaut ne pas venir en costard. Eric Favrel en rigole d’ailleurs : « Il y a des gens qui habitent sur le marais, quand ils ont une cérémonie à terre, je vous raconte pas l’histoire : s’il pleut un peu, gare aux beaux habits. » Car dans le marais audomarois, certains n’ont encore que le bateau pour se déplacer.

Quelques soubresauts de moteur et la barque s’élance au fil de l’eau. 6-7 km/h maximum. « Au-dessus, on abîme les berges », explique Eric, bonnet solidement vissé sur la tête. Le bruit de fond, c’est le moteur, autour, le silence. A peine quelques maisons qui parsèment l’ensemble.

Un monde à part

Vivre sur le marais audomarois ? Tout le monde ne supporterait pas cet univers de silence et de nature. Pourtant, sur la tournée d’Eric Favrel, qui fait une quinzaine de kilomètres, on croise une cinquantaine de maisons. Certaines habitées à l’année, les autres uniquement pendant l’été. Avec tous les avantages et inconvénients que cela représente, surtout pour les habitations inaccessibles par voie terrestre : « C’est magnifique et très calme. Mais quand on a des enfants ou que l’on travaille à terre, ça peut vite devenir contraignant, confirme le facteur. Notamment pendant l’hiver : il y a un monsieur, l’an dernier, il a été bloqué douze jours chez lui à cause de la glace. Cet hiver, quand il a fait froid, il faisait l’aller-retour tous les jours jusqu’à la terre ferme pour casser la glace et ne pas avoir la même mésaventure. » Idem en cas de problème de santé : « L’accès pour les pompiers n’est pas évident. Il faut transporter les civières sur une barque. » La rançon d’une vie au naturel.

Premier arrêt : le propriétaire a entendu le bateau. Le voilà sur le ponton en train de saisir son courrier et de tailler une petite bavette avec le facteur. On repart : « Il y a beaucoup de gens qui entendent le bateau arriver avec le bruit du moteur. Souvent, ils sortent, on discute un peu. Ou parfois on boit le café. » Eric Favrel, sorte de lien social dans cette contrée unique : « C’est sûr. Je passe six jours sur sept. J’apporte leur courrier. On discute. Parfois, à part moi, ils ne voient pas grand monde. Surtout ceux qui passent leur temps dans le marais. Je suis un véritable service public de proximité ! » Au point qu’une drôle de relation de confiance s’est instaurée. Pour le courrier, évidemment : « Il y a quelques semaines, c’était gelé, je n’ai pas pu livrer le courrier. Il y a une dame qui avait une facture téléphonique. Je l’ai appelée pour la prévenir. Elle m’a demandé de l’ouvrir pour lui donner le montant. » Mais le père de famille quitte aussi parfois son rôle : « Je suis là tous les jours. Donc, je regarde un peu partout. Je vois notamment s’il n’y a pas de problèmes dans les résidences secondaires, des arbres qui seraient tombés, etc. » Pour éventuellement passer un coup de fil au propriétaire en cas de souci. « Ils savent qu’ils n’ont pas forcément besoin de venir surveiller. Je suis là. » Ou encore, de temps en temps, il dépanne les vacanciers. En rade au milieu des fossés et canaux : « Moteur noyé, hélice pleine d’algues… Je suis l’homme du marais ! »

“Certains ont pris un bain !”

On croise une autre barque. « J’ai une lettre de la MACIF pour toi. Dans ta boîte ? » Oui, ce sera dans la boîte aux lettres. De toutes les formes, de toutes les couleurs, et souvent placées à même le ponton pour qu’Eric n’ait même pas à descendre. Suffit juste de faire attention : « Oui, il m’est arrivé de laisser tomber du courrier à l’eau. Je le rattrape. Et je l’apporte directement au propriétaire !. » Tant que ce n’est pas lui qui fait le grand saut. « Moi, ça ne  m’est jamais arrivé. Mais les rouleurs  qui me remplacent quand je suis en vacances,  certains ont pris un bain ! »

Cinq ans qu’Eric a repris cette tournée en main. Six jours sur sept. Après quelques heures de scooter dans une autre partie du marais, il prend son bateau. Et n’imagine pas rendre son tablier [singlepic id=103 w=320 h=240 float=right] : « Pour rien au monde, je ne changerais. Les tournées en ville, ce n’est pas pour moi. Ici, je suis bien. Je fais mon métier, il y a la nature tout autour, le silence. Pas de stress. Le grand air. » Au point d’adorer cette morte saison d’octobre à avril, quand les vacanciers ou résidents secondaires n’empruntent pas les multiples canaux.

“Le seul facteur aimé par les chiens”

Nouvel arrêt. Ici, deux hommes et une femme coupent du bois. Eric tend le colis qu’il trimballe depuis le début : « Je ne t’ai pas vu chez toi, je me doutais que tu étais là. » On discute, on rigole, on signe le reçu entre deux barques.  A quelques dizaines de mètres de là, c’est un chien qui l’accueille affectueusement : «  Le seul facteur de France même aimé par les chiens ! », plaisante-t-il. Puis, c’est l’heure de prendre le chemin du retour. Eric le connaît par cœur son marais. Nous, on est déjà perdu. Une foulque (un oiseau) plus loin (« il y en a énormément cette année »), le ponton du Bon Accueil tend les bras. Ce facteur unique en France remet la sacoche sur le scooter. Il est 13h15, l’heure de retourner au centre de tri. Puis de rentrer chez lui. Sur terre, mais seulement à quelques encablures du marais…

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3 Commentaires

  1. Au moins, c’est un facteur courageux mais je pense que, quand il partira en retraite, personne ne le remplacera en barque.

  2. Bravo à ce facteur! Les habitants du marais ont bien de la chance!

    J’ai un autre facteur unique en France à vous suggérer: le mien.

    Mon facteur, par ailleurs très sympa, est myope comme une taupe!
    Si bien que mon courrier et celui de mes voisins se retrouvent tantôt chez l’un
    tantôt chez les autres.
    Nous avons donc instauré une sorte de remise en l’état normal du courrier et
    tout nouvel habitant est informé de suite de cette distribution fantaisiste!

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