OVERDOSE (OU PAS)

Réflexions Par | 07H00 | 27 mai 2014

Commémorations de 14-18 : en fait-on trop sur le centenaire de la Grande Guerre ?

Il y a cent ans, éclatait la Première guerre mondiale. Pas possible d’échapper à ce funeste anniversaire, encore moins dans la région : hors-séries de journaux, collections spéciales d’éditeurs, expositions en veux-tu en voilà, manifestations diverses, construction d’un anneau de la mémoire sur la colline de Notre-Dame-de-Lorette, le Nord – Pas-de-Calais a l’intention de commémorer l’événement en grande pompe. Quitte à en faire trop ?

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Sur la colline de Notre-Dame-de-Lorette, la veillée des gardes d’honneur, chaque veille du 11-Novembre. On peut parier que ce sera l’affluence des grands jours cette année. Photo : Stéphane Dubromel.

« Sans la guerre 14-18, on peut bien évidemment présumer que cette collection ne se serait pas faite. Il y a bien sûr un lien avec l’actualité. » Gilles Guillon, éditeur chez Pôle Nord Editions, ne s’en cache pas : la Guerre 14-18 est un formidable vecteur pour sa nouvelle affaire. Le premier titre Les Rois de rien de Pierre Saha, a été publié à la fin 2013 et déjà suivi de deux autres romans. “Il y aura six titres à cette collection. Et si ça marche, eh, bien on continuera peut-être » Les premiers résultats sont d’ailleurs encourageants, “supérieurs à la moyenne des ventes des romans régionaux“.

On espère une expo sur les sanisettes dunkerquoises entre avril et septembre 1915

L’éditeur aurait tort de ne pas surfer sur la vague. D’autant que dans la région et ailleurs, la commémoration de la Grande guerre bat son plein. Et que chacun veut bien sûr sa part du gâteau. Suffit de regarder le nombre de hors-séries qui sont sortis par les médias sur la Grande guerre. « Succès en kiosque obligé », présage ce rédacteur en chef. Ou encore les expositions qui pleuvent dans la région autour de la Grande guerre. Pas qu’elles soient inintéressantes historiquement, mais on a quand même l’impression que personne ne veut rater le coche. Vus entre autres : “Etre une femme durant la Grande Guerre à Béthune” “Le jouet s’en va en guerre”à Wambrechies, “Lucie paysanne en 14-18″ à Villeneuve-d’Ascq, “l’Ecole dans la Grande Guerre” à Boulogne-sur-Mer, “Bêtes de guerre” à Steenwerck,  “Graver dans la Grande Guerre” à Gravelines… Toutes les facettes de la période 14-18 sont exploitées. On espère bientôt “Les sanisettes à Dunkerque entre avril et septembre 1915″.

La nouvelle bataille de Bouvines

Il n’y a pas que la célébration du centenaire de la Première guerre mondiale dans la vie. Il y a aussi les 800 ans de la Bataille de Bouvines, l’un des fondements de la nation française… Et c’est peu dire que la manifestation pourrait passer inaperçue dans le grand flot des commémorations de 14-18. « Il y a six ans, quand nous avons commencé à travailler sur ce sujet, nous n’avions pas pensé à cette concordance de date, reconnaît Alain Bernard, président de l’association Bouvines 2014 (et maire de la commune par ailleurs). Et il est vrai qu’on a été surpris par l’impact médiatique du centenaire. »

Du coup, la fenêtre médiatique pour Bouvines est étroite, très étroite, même quand fin 2013, l’association voulait présenter son programme. Pas faute de se démener d’ailleurs : Alain Bernard a écrit à François Hollande pour l’inviter. Le président ne viendra pas, les commémorations sont axées sur 14-18 et le soixante-dixième anniversaire du débarquement. Les émissions de télés contactées n’ont pas forcément donné suite non plus : pour Secrets d’histoire c’est non, des Racines et des ailes est en négociation. « Le jour du Seigneur viendra ». Joli coup en revanche avec les pros de la petite reine qui tourneront autour du champ de bataille du roi lors du Tour de France. Mais Alain Bernard, qui est encore à la recherche d’un tiers de financement pour boucler le budget (550 000 euros, les deux tiers sont financés par le Conseil Général, le Conseil Régional et Lille Métropole, le reste pourrait venir de dotations de l’été, de réserves parlementaires, du privé), est de toute façon réaliste : « On ne peut pas lutter contre la commémoration de la Première guerre mondiale, mais on essaiera de faire une belle fête. Plus pour les Nordistes et les Belges.

(*) En 1914, le Président Poincaré était venu pour célébrer les 700 ans, une commémoration exploitée à des fins patriotiques et militaires à quelques jours de l’entrée dans la Grande Guerre. En 2014, Bouvines veut célébrer l’Europe, la paix et la jeunesse.

 ”On n’en fait jamais assez pour nos anciens”

Trêve de plaisanterie, la question peut donc se poser : en fait-on trop sur le Centenaire alors qu’officiellement, on n’a pas même pas encore célébré les 100 ans du début de la Guerre ? « On n’en fait jamais assez pour nos anciens, tranche Hervé François, directeur de l’Historial de la Grande Guerre chez nos voisins picards, à Péronne. Donc, je vais dire tant mieux. Ce qui m’a le plus surpris, néanmoins, c’est la flambée éditoriale et médiatique, dès l’automne 2013 ». Ce guide conférencier du Pas-de-Calais, qui voit un afflux de visiteurs depuis quelques mois,  reconnaît s’être interrogé avec quelques collègues. « C’est vrai, on s’est posé la question entre nous : mais finalement, pourquoi personne ne pourrait en profiter ? Je vais vous donner un exemple : à Bavay, ils organisent une exposition en lien avec l’archéologie durant la Grande Guerre. Je ne l’ai pas encore vue, mais il paraît que c’est très intéressant. Je trouve finalement assez bien cette profusion : ça permet de parler de choses qu’on ne pourrait pas faire en dehors de la période de commémoration. » “Lewarde est par exemple tout à fait légitime pour proposer une exposition en lien avec les destructions du Bassin Minier“, ajoute Yves Le Maner, directeur de la mission Histoire, mémoire et commémoration au Conseil régional du Nord – Pas-de-Calais. Pour l’ancien directeur de la Coupole d’Helfaut, l’intérêt même de cette profusion est que ce foisonnement vient avant tout de la société civile, épris d’un engouement populaire. “A la différence du bicentenaire de la Révolution en 1989, qui paraissait bien plus lointain.” Comprenez que tout le monde a un grand-père ou un arrière grand-père qui s’est battu en 14. Et que donc, ça parle aux gens.

S’interroger plutôt sur la cohérence… et surtout l’interprétation

Finalement, pour nos interlocuteurs, les questions se posent ailleurs que dans la profusion. Tout d’abord sur l’absence d’une vraie concertation européenne sur le sujet, alors que ce fut la première grande tragédie européenne. « La non-cohérence entre les projets nationaux est dommageable, estime Hervé François. Il y aurait vraiment dû avoir un portage européen, ce qui n’est pas le cas ». “C’est dû aussi à la différence de mémoire entre les pays”, explicite Yves Le Maner. En Hongrie et Bulgarie, la Grande guerre a été une tragédie territoriale, ils n’ont pas la même approche ».

Autre inquiétude : la qualité bien sûr. Hervé François :  « On reçoit énormément de propositions au niveau du musée : tel écrivain, tel ancien journaliste, telle compagnie de théâtre. Il y a un effet d’aubaine… mais il ne faut pas oublier de se poser les bonnes questions. » Et ne pas se planter dans les interprétations. « Il n’y a pas eu de bons et de méchants. Attention à ne pas ré-exacerber un nationalisme en cette période. » Dernier questionnement : le temps que tout cela va durer. Cinq ans, c’est long, surtout quand on a commencé avec autant d’avance.  Il y aura des vagues, jugent de concert nos interlocuteurs, mais certainement pas un engouement constant sur le quinquennat.

Anneau de la Mémoire : 6 millions d’euros, c’est trop ?

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Un groupe de scolaires britanniques au mémorial de Vimy. Photo : Stéphane Dubromel.

Du monde, il y en aura certainement pour l’inauguration de  l’anneau de la Mémoire, en grande pompe par François Hollande le 11 novembre. Construit sur les contreforts de Notre-Dame-de-Lorette, il laissera apparaître 600 000 noms gravés, des soldats tués dans le Nord – Pas-de-Calais, sans distinction de nationalités. Une première « très symbolique », juge Yves Le Maner. Un anneau qui coûte aussi la bagatelle de 6,5 millions d’euros officiellement. De quoi faire grincer quelques dents. Sur la colline mondialement connue, les Gardes d’Honneur, qui gardent la nécropole et la font visiter aux touristes de mémoire, sont divisés sur cette question. «Est-ce vraiment utile de dépenser autant de millions quand on n’est pas capable de réparer le phare de Lorette ou que la basilique prend l’eau ? », nous lâchaient spontanément plusieurs d’entre eux il y a quelques semaines, sans qu’on ait besoin de les lancer sur la discussion. Pour Yves le Maner, ce n’est pas négociable. « La mort, cette tragédie européenne n’a pas de prix. Comparez-là quelques minutes aux transferts de joueurs de foot. Attention aux rapports de valeurs ! » Néanmoins, dans le domaine des finances, tout le monde n’a pas le même raisonnement : dernièrement, on a appris que la nouvelle municipalité de Montreuil-sur-Mer jetait aux orties le projet de musée porté par l’ancienne majorité : trop cher, dans une période compliquée financièrement…

En 1989, l’Elephant de la Mémoire remisé au placard

Notre série sur le Nord – Pas-de-Calais en 1914

Tout au long de l’année, DailyNord se replonge dans les archives de l’Echo du Nord, en 1914. Retrouvez d’ores et déjà les mois de janvier, février, marsavril et mai.

 

Des questions financières qui ne peuvent qu’avoir un écho avec les bicentenaire de la Révolution il y a vingt-cinq ans. On sait que les commémorations sont par nature fugaces, mais rappelons qu’à l’époque, Bernard Derosier avait fait des pieds et des mains pour construire un éléphant de la mémoire. Le pachyderme avait bien entendu connu son heure de gloire… durant une année. Avant d’être remisé quelques temps plus tard au placard (en l’occurrence un entrepôt du site minier d’Arenberg). Vingt ans que l’on ne savait plus quoi en faire. Heureusement, Patrick Kanner vient de le retrouver une destination : il ira désormais sur le futur archéosite douaisien. Pour le président, « des gens vont se déplacer pour le voir. Ce sera un levier, y compris économique ». Il serait temps, même si on reste toujours dubitatif.

1 Commentaire

  1. très “symbolique” , certes!, je suis dépassée, consternée par ce genre de décisions “politiques” et dans les coûts ne figurent pas les emplois, les missions accordés aux favoris….

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