EROS & LIBRIS

Les livres avec Eulalie Par | 10H00 | 21 mars 2014

« Enfer » des bibliothèques : de l’érotisme et des bonnes mœurs

Le récent buzz médiatique autour de la trilogie érotique de la britannique E. L. James (Cinquante nuances de Grey) a mis en lumière une littérature qui se lit d’ordinaire sous le manteau. Dans ces lieux publics que sont les bibliothèques, la question s’est toujours posée de savoir comment gérer les ouvrages libertins, voire simplement coquins. Longtemps jugés sulfureux, ils redeviennent fréquentables. Et sortent d’un Enfer désormais pavé de bonnes intentions. 

C’est un petit livre conservé dans le fonds d’histoire locale de la médiathèque d’Arras. La Chandelle d’Arras n’émoustille plus personne aujourd’hui. Il faut se pencher sur ses gravures jaunies par le temps pour observer que la Vierge arbore un décolleté suggestif. Et décoder la langue précieuse du XVIIIe siècle de ce poème « héroï-comique », pour découvrir que son auteur, l’abbé douaisien Henri-Joseph Dulaurens, était loin d’être un saint homme. Voué de son temps aux gémonies, il a, trois siècles plus tard, sombré dans l’oubli le plus total et son ouvrage est devenu une simple curiosité qui ne quitte plus son étagère. L’histoire ne nous en apprendra pas plus sur l’existence à Arras de ce que l’on appelle pudiquement le « second rayon ». D’autant que le fonds a brûlé en 1915 avec l’abbaye Saint-Vaast. Les flammes d’un enfer bien réel qui ont ravagé les livres placés autrefois sous la vigilance du père abbé. Non seulement les livres libertins, mais aussi ceux qui traitaient de la Réforme ou même les contes de fées, qu’on épargnait tout autant aux âmes sensibles…

C’est en 1844 que la Bibliothèque nationale de France édicte une cote baptisée explicitement « Enfer » pour regrouper des ouvrages « contraires aux bonnes mœurs ». Elle sera utilisée jusqu’en 1969 (année érotique !), avant d’être réemployée en 1983 à la demande des chercheurs et des bibliothécaires. Un fonds riche de 1 700 ouvrages, qui est devenu aujourd’hui plus bibliophilique que pornographique, comme l’a illustré en 2007 l’exposition « L’Enfer de la Bibliothèque » organisée à la BNF. Si cet enfer supposé a pu susciter les fantasmes, il n’en incarne pas moins une réalité de terrain pour les professionnels du livre.

Mettre à l’index

L’heure de la censure est aujourd’hui révolue. Même si on observe encore ici et là quelques soubresauts de puritanisme. C’est le CSA qui sanctionne France Culture l’année dernière pour avoir lu en pleine journée des extraits du Marquis de Sade. Ou PayPal qui a tenté d’interdire certaines formes de littérature jugées immorales sur les plateformes de livres numériques utilisant ses services de paiement. On n’en est heureusement plus là dans les bibliothèques. Le discours commun étant plutôt de faire confiance au filtre de l’édition. À une réserve près. « La constitution du fonds d’une bibliothèque s’apparente à une prescription, explique Laurent Wiart, directeur de la médiathèque d’Arras. Nous n’achetons pas de romans Harlequin car ce n’est clairement pas le type de livres que nous souhaitons mettre en valeur. Nous avons aussi le devoir de coller à la réalité de la connaissance et de nous inscrire dans une valorisation des écrits. Il n’y a plus d’Enfer, mais je mettrais clairement à l’index un ouvrage qui proposerait de guérir le cancer par la méditation. » Il en va de même par exemple de ces livres aux relents nauséabonds qui arrivent sans qu’on les ait commandés. Ceux-là partent d’emblée au pilon. Il en va autrement des ouvrages faisant l’apologie de la violence. Si Mein Kampf est désormais en accès libre, certains mangas sont soumis à une limite d’âge, voire conservés en magasin.

Le magasin. Ou la réserve. Si l’Enfer a aujourd’hui disparu, la réserve des bibliothèques s’apparente à son antichambre. Jusqu’à il y a deux ans, la médiathèque de Roubaix tenait encore dans sa réserve une collection de près de trois cents BD, pastillées de bleu, à la seule initiative d’une bibliothécaire aujourd’hui à la retraite. Dans le rayon en accès libre, seul un « fantôme » (la photocopie de la couverture) indiquait leur existence. Ces BD sortaient peu, voire, pour certaines, jamais. Depuis, un groupe s’est constitué au sein de la médiathèque pour statuer sur leur sort.

« On s’est demandé si c’était pertinent de les retirer de l’accès libre et pourquoi, explique Céline Leclaire, responsable de la politique documentaire. Cela ne s’est pas révélé si évident. » Le groupe a lu tous les ouvrages et au final, 118 titres ont été remis en circulation en accès libre, pastillés « BD adultes » ; en face du bureau d’un bibliothécaire quand même, car la médiathèque adulte est accessible à tout public. Depuis, ces ouvrages sont régulièrement empruntés, presque deux fois plus que les BD classiques. « Si on conserve des ouvrages, il faut y donner accès », conclue Céline Leclaire qui s’interroge sur ce qui motive un bibliothécaire à mettre ou non un ouvrage en rayon. « N’y a-t-il pas de censure inconsciente ? Ne préjuge-t-on pas du sens critique des lecteurs ? » D’où la nécessité de ne pas laisser décider seul un bibliothécaire dans le traitement d’une collection, souligne-t-elle. « Un bibliothécaire est rassuré quand il sait ce qu’il prête. »

Gravure Le diable au corpsDe la confidentialité à la visibilité

Il faut dire que l’agent a, face à lui, un public versatile. Laurent Wiart raconte ces livres qui « se déplacent » dans les rayons et ces lecteurs qui viennent « faire leur apprentissage ». Ailleurs, on se souvient d’un lecteur qui découpait les photos qui le gênaient. Audrey Dufour, responsable des acquisitions à Dunkerque, évoque, elle, cette lectrice souhaitant emprunter Cinquante nuances de Grey, mais « surtout pas de romans érotiques ». Clotilde Deparday, responsable jeune public et action culturelle à la médiathèque de Roubaix témoigne des réactions des parents. « Certains ne veulent pas que leurs enfants lisent Titeuf, parce qu’ils estiment que c’est trop vulgaire. » Dans ces rayons, elle compte pourtant d’autres titres bien plus explicites. « Le Dico des filles explique par exemple clairement ce qu’est le plaisir sexuel. Et c’est un livre qui marche très bien. »

La généralisation progressive du marquage RFID (identification par puces) des ouvrages va permettre de résoudre le problème de la confidentialité des emprunts et favoriser l’autonomie des publics. La numérisation prochaine des collections va aussi dans ce sens. Une étude menée dans les bibliothèques du Surrey, au Royaume-Uni, a ainsi montré que si la numérisation augmentait sensiblement les prêts, la littérature érotique intervenait à hauteur de 22 % dans cette hausse.

Faciliter l’emprunt est une chose. Mettre en avant les ouvrages érotiques en est une autre. à Delft, aux Pays-Bas, les bibliothécaires ont choisi d’annoncer franchement la couleur en créant une « romance room » écarlate. à Roubaix, on s’interroge sur l’opportunité de distinguer ces ouvrages pour qu’ils ne se fondent pas dans la masse des quelque 30 000 que compte la médiathèque. Les romans d’amour, les contes ou les policiers ont ainsi déjà été séparés. « Mais se pose la question d’une masse critique, explique Céline Leclaire. Nous n’avons qu’une centaine d’ouvrages érotiques et cela ne suffit pas à faire une collection. » À Dunkerque, l’expérience de la « Bibliothèque des sables » a montré que la visibilité des ouvrages les rendait effectivement plus accessibles. « Cet été, à la plage, dans notre bibliothèque mobile, nous avons isolé un petit fonds érotique, juste un peu plus en hauteur que les autres livres et pastillé de rouge, et ça a super bien fonctionné », s’enthousiasme Jean-Luc Du Val, chargé de l’action culturelle, sociale et éducative à la médiathèque de Dunkerque. Assurer une médiation autour de ces ouvrages est aussi une façon de les faire vivre. Comme la manifestation « Désirs furieux », qui se tiendra en février à Dunkerque. Ou à Roubaix, où l’on profitera du Printemps des poètes pour organiser des lectures publiques de poèmes érotiques du XVIe siècle.

Audrey Dufour, a, quant à elle, entrepris une vraie politique d’acquisition d’œuvres érotiques, notamment à travers la BD. « En m’y intéressant, j’ai découvert des choses de qualité et j’en achète de plus en plus. » Pour « Désirs Furieux », qu’elle co-organise, elle imagine déjà, pour les feuilleter, un coin intime, des fauteuils confortables. En d’autres temps, on aurait appelé cela un boudoir…

Marie-Laure Fréchet

Paru dans le n° 15 de la revue Eulalie, revue du Centre Régional des Lettres et du Livre en Nord – Pas de Calais.

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