La raffinerie de la colère (3/3): “Le conflit m’a fait beaucoup mûrir”

Il y a deux ans, la raffinerie des Flandres fermait ses portes pour devenir simplement l’établissement des Flandres. Pendant six mois, les employés de Total se sont battus pour empêcher cette fermeture.Troisième et dernier volet de notre retour sur les lieux deux ans après. Avec les portraits et impressions croisées de Philippe Wullens et Clément Mortier, opérateurs sécurité et syndiqués chez Sud. Ou comment le conflit a pu réveiller des consciences.

Clément Mortier © Stéphane Dubromel

Clément Mortier travaille chez Total depuis 2006. Philippe Wullens depuis 1983. Et les deux travailleurs ont choisi d’y rester. Avant la fermeture de la raffinerie, Clément occupait le poste de pompier. Il est dorénavant opérateur sécurité sur le dépôt pétrolier. « Je ne voulais pas quitter la région », explique-t-il. Philippe Wullens exerce à peu près la même activité qu’auparavant également : « Si j’avais dû changer, ça m’aurait embêté, quand t’as passé 50 ans t’as pas envie de retourner à l’école ». Surtout qu’il partira en pré-retraite d’ici deux ans.

Philippe Wullens © Stéphane Dubromel

Philippe Wullens © Stéphane Dubromel

Quand on aborde le mouvement social, pour les deux hommes, il a ses épisodes clefs : « des heures de piquets de grève, beaucoup de manifestations, dont deux à Paris. » Clément renchérit : « On s’est fait gazer pendant la deuxième, la direction de Total a appelé les gendarmes » quand les employés se sont engouffrés dans la tour de la Défense peuplée de « cadres et de costards-cravates ». Et, enfin, un moment dont ils sont tous plutôt fiers : la fameuse « prise de la Bastille » du bureau du directeur. Mais l’apogée du conflit social, « ça a été quand toutes les raffineries se sont mises en grève.  Mais quand la CGT a appelé les raffineurs à reprendre le travail, on s’est retrouvé vraiment seuls. C’est là que tout a basculé en fait. Pour nous, la grève a continué et la direction nous a eu à l’usure… » Comme pour les autres, c’est l’attente et l’incertitude qui ont été les plus douloureuses dans l’histoire : « sept mois à traîner, des journées complètes loin de la famille, juste pour assurer la sécurité sur le site et préserver la raffinerie en l’état ». Car c’est ce qui fait la particularité de ce genre d’industrie : même en temps de grève, l’activité ne cesse jamais vraiment.

“Le maire de Dunkerque nous a vendus”

Les six mois de crise ont laissé des traces chez nos deux hommes : « le climat social n’est pas super aujourd’hui, tout le monde n’a pas tourné la page, enfin ça dépend des secteurs ». Mais chacun a appris quelque chose. Et fort de sa nouvelle expérience dans la lutte, Clément a pris sa carte chez Sud à l’issue du conflit. Aujourd’hui, il est investi au sein du syndicat. « Ici, c’est une bataille permanente avec la direction, pour des conneries en plus. On a un nouveau directeur, qui n’était pas là au moment du conflit. Il tient beaucoup trop de beaux discours » Les directeurs ont défilé sur le site : quand Éric Guillotin a pris la fuite pendant le mouvement, c’est son adjoint qui l’a remplacé officieusement : « il a fait de bonnes choses, mais il a été muté ».

© Stéphane Dubromel

Pour Clément, un conflit d’une telle ampleur a été une expérience inédite. D’autant plus « qu’on a jamais été très investi dans les autres conflits du groupe. Peut-être par peur, ou par inexpérience… » Mais « ça m’a vraiment transformé. En fait, j’en avais ras-le-bol d’être pris pour un con. Et maintenant c’est sûr, on ne se laissera plus jamais marcher sur les pieds comme ça. » Et ils ne seront plus dupes du soutien des élus ? Cela fait rire Clément : « le maire de Dunkerque nous a vendus, il voulait profiter de la fermeture de la raffinerie pour avoir des sous ». « Oui il est venu sur le site car les salariés le réclamaient, il m’appelait Philippe comme si on se connaissait depuis vingt ans », intervient Philippe Wullens. Les deux hommes sauvent tout de même un élu de l’infamie, le maire de Grande-Synthe, « qui a apporté du bois de la commune pour faire les feux ».

Travailler chez Total, un prêt assuré à la banque…

© Stéphane Dubromel

Aujourd’hui, leurs illusions d’un travail à vie ont disparu. « C’était une bonne boîte quand ça tournait, Total, je me disais, j’irai jusqu’à la retraite, Total c’est un groupe solide », déplore Clément. « Oui, tu te dis que tu n’as pas besoin de t’en faire quand tu es jeune et que tu arrives dans une grosse boîte. Avant quand tu travaillais chez Total t’avais aucun problème pour demander un prêt à ta banque ! », commente Philippe Wullens. Clément quitte alors la pièce pour retourner travailler. La discussion s’oriente sur la fameuse intervention des frères Croquefer. Si Philippe est d’accord pour dire qu’ils ont apporté l’étincelle qui a fait partir le mouvement, il émet quelques réserves sur les idées des deux hommes : « ils voulaient qu’on redémarre la raffinerie nous-même. C’était pas possible, c’était dangereux. Nous on connaissait les salariés du site, on savait ce qu’on pouvait faire ». Il évoque ensuite les discussions sans fin entre les différents syndicats et la direction, les réunions exceptionnelles à Paris. Pour le délégué Sud, si le conflit social a pris tout le monde par surprise, il paraît pourtant a posteriori inévitable : « en même temps c’était logique, on est situé entre deux autres grosses raffineries, Normandie et Anvers ».

Les jeunes ne voient pas assez loin

« Le conflit m’a fait beaucoup mûrir, et je ne suis pas le seul ». Philippe parle de Clément : « Le 12 janvier, on s’est réuni dans une salle de cinéma. Et il a pris la parole devant tout le monde, devant le directeur qui ne l’avait peut-être jamais côtoyé. Et le directeur ne savait même pas quoi lui répondre ! ». Pourtant chez les jeunes l’engagement syndical se fait plutôt rare : « tu les voyais foutre le bordel dans le bureau du directeur mais à part ça on les voyait jamais » Philippe appelle cela des « révolutionnaires de seconde zone, je me montre mais je ne fais rien. Il leur manque un esprit collectif». Ce manque de relève inquiète Philippe Wullens : « Les jeunes ne voient pas assez loin, ils ne voient pas le jour où la grosse entreprise ne paiera plus ». Ce qui n’est pas le cas de Clément : « à l’époque il était même pas syndiqué, pourtant il a passé ses congés sur le piquet.” 

L’intégralité de notre reportage :

- Dimitri Selier : “Ils ont pris cinq ans de sursis, on a pris perpet’”

- Benjamin Tange : “sans la famille, on ne tient pas le coup”

- Philippe Wullens, Clément Mortier : “Le conflit m’a fait beaucoup mûrir”

A voir jusqu’au 9 mars à Dunkerque (MJC de Rosendael) : l’exposition des photos de Stéphane Dubromel, pendant le conflit social, que nous avions également diffusé ici-même avec le reportage Une fermeture et des hommes.

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