DailyUne | Réalités Par | 07H00 | 22 février 2012

La raffinerie de la colère : portraits des employés de Total, deux ans après (1/3)

Il y a deux ans, la raffinerie des Flandres fermait ses portes pour devenir simplement l’établissement des Flandres. Pendant six mois, les employés de Total se sont battus pour empêcher cette fermeture. Deux ans après, alors que tout ce qui concerne le raffinage va être démantelé au mois de mars, DailyNord a souhaité faire le point. A travers quelques portraits, permettant d’évoquer à la fois les vies, les luttes et Total. Premier round avec Dimitri Selier, qui a quitté Dunkerque pour passer à autre chose.

Dimitri Selier © Stéphane Dubromel

A peine la trentaine et Dimitri a déjà vécu deux fermetures d’usine, ce qui provoque chez lui un certain désenchantement : « Maintenant, je prends les CDI comme de l’Intérim ! » La première fermeture, c’était en 2004, quand Noroxo, l’usine de pétrochimie de Harnes, a fermé ses portes à cause d’une épidémie de légionellose : « Je suis repassé devant le site une fois par hasard, ils avaient tout rasé, ça fait quelque chose ». Le démantèlement, censé débuter en mars, c’est également ce qui attend tout ce qui concerne l’activité de raffinage sur le site de Total.

« J’ai joué les oiseaux de mauvais augure »

total

© Stéphane Dubromel

Deux ans après la fermeture de la raffinerie, si le mouvement social « n’est pas un bon souvenir, c’était humainement super intéressant ». Tout commence en septembre 2009 : « il y devait y avoir un arrêt conjoncturel, parce que la raffinerie perdait de l’argent. On préparait le grand arrêt, la remise à neuf des installations ». Mais au bout d’un mois, Dimitri commence à avoir quelques soupçons, « pourtant on m’a toujours dit : c’est censé fermer depuis les années 70 mais que ça n’est jamais arrivé. J’ai joué les oiseaux de mauvaise augure, j’ai dit qu’on ne redémarrerait pas. Les autres ont ferré des quatre fers, ils ont dit qu’il fallait attendre ». Attendre et ne pas savoir : ce sera l’activité principale des employés de la raffinerie des Flandres, pendant les six mois qui vont suivre.

La nouvelle de la fermeture, les raffineurs l’ont apprise par la presse plutôt que par la direction. Pourtant, rien ne bouge encore sur le site. « C’est un élément extérieur qui a déclenché le mouvement, avec l’intervention des frères Croquefer. », qui, s’ils sont syndiqués CGT, ne travaillent même pas pour Total. « François Croquefer a pris la parole devant tout le monde et c’est parti d’une phrase. Le lendemain, les pneus brûlaient et on installait la tente ». La grève devient officielle le 12 janvier. Puis c’est l’engrenage, « il y a eu l’ultimatum » lancé par les salariés « et la prise d’assaut du bureau de la direction », la grève générale des raffineries en février et deux manifestations à Paris. A l’époque, quand l’ensemble des raffineries françaises se mettent en grève, c’est la panique en France, à cause des pénuries de carburant. « Alors Total a garanti cinq ans sans fermer les usines, la grève a été levée. Ils ont pris cinq ans de sursis, nous on a pris perpet ».

Dunkerque seul à lutter sans vrai leader ?

© Stéphane Dubromel

Les Dunkerquois se retrouvent seuls à lutter. Pourtant, le mouvement continue. L’ambiance n’est pas toujours au beau fixe entre les grévistes, affiliés à différents syndicats, Dimitri étant quant à lui carté CGT : « il y a eu beaucoup de doubles discours, de choses pas nettes, des informations détournées volontairement ».  Bataille entre syndicats, division entre les raffineurs et surtout, « l’absence de vrai leader », qui a singulièrement pénalisé le mouvement. Pas de Xavier Mathieu, le leader charismatique des Conti (Clairoix) pour la raffinerie. « Pour devenir leader, il faut déjà en avoir envie et avoir énormément de charisme, toujours être au-dessus du lot ». Personne n’a voulu endosser ce rôle. Tandis que les syndicats s’emmêlent dans leurs revendications, la direction n’hésite pas à adopter la tactique du diviser pour mieux régner. « C’est pour cela qu’il ne faut jamais s’isoler dans ce genre de conflit. Sinon la direction te prend à part et essaie de culpabiliser ».

2012 : il n’en attend pas grand chose

© Stéphane Dubromel

Si le conflit social a laissé à Dimitri un goût un peu amer, certains moments sont d’anthologie : « nous sommes allés manifester deux fois à Paris. La deuxième fois, nous sommes entrés dans la tour Total, à la Défense, on s’est fait gazer dans le hall ! Quand on est remontés dans les bus, ils nous ont escorté comme des chefs d’État, ce sont des trucs qui restent, des trucs qui marquent. Comme quand on a pris d’assaut le bureau du directeur de la raffinerie. Après ça il s’est enfui et on l’a plus jamais revu. » Mais le mouvement social terminé, après un temps à l’assistance technique, Dimitri a préféré changer de métier. « A cause de l’incertitude et de l’attente ». Et la peur d’une nouvelle fermeture qui reste. Aujourd’hui, il vit à Lille et travaille dans le chauffage industriel, une branche pas tellement éloignée du poste qu’il occupait à la raffinerie. Quant aux autres, certains sont restés, d’autres ont rejoint d’autres raffineries, certains sont même partis à l’étranger avec femme et enfants, dans des pays comme l’Arabie Saoudite. « Moi je n’avais pas envie d’imposer mon départ à ma compagne, ça ne m’est pas venu à l’idée de partir ».

Vivre deux conflits sociaux à trente ans à peine, ça fait perdre quelques illusions. A l’époque, Christian Estrosi, alors ministre de l’Industrie, s’était posé en sauveur de la raffinerie : « quand j’entends Besson essayer de sauver Petroplus, j’ai envie de dire méfiez-vous les gars ! » Et un constat : « C’est dingue comme on se précarise en France. Les emplois qui ont été supprimés, ils étaient bien payés, 1500, 1600 € net par mois ». Il n’attend pas grand chose de 2012 : « J’en suis revenu, de la politique, j’en ai vu des cons et de bonimenteurs. »

L’intégralité de notre reportage :

- Dimitri Selier : « Ils ont pris cinq ans de sursis, on a pris perpet’ »

- Benjamin Tange : « sans la famille, on ne tient pas le coup »

- Philippe Wullens, Clément Mortier : « Le conflit m’a fait beaucoup mûrir »

A voir jusqu’au 9 mars à Dunkerque (MJC de Rosendael) : l’exposition des photos de Stéphane Dubromel, pendant le conflit social, que nous avions également diffusé ici-même avec le reportage Une fermeture et des hommes.

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