Au pays des migrants (4) : une vie dans un sac poubelle
Nouvelle étape de notre série « Au pays des migrants ». Après la distribution de nourriture, la journée avec les femmes et les enfants, la découverte de la « jungle », DailyNord a passé un samedi rue de Croy, dans le centre de Calais. Là, une semaine sur deux, des bénévoles du Collectif C’Sur distribuent des vêtements aux migrants. Histoire que, dans leurs conditions difficiles, ces hommes et femmes retrouvent un peu de dignité.
En imagesDes cris qui retentissent. A quelques mètres de la place d’Armes où se tient un marché, dans le centre de Calais. On se dirige vers la rue de Croy, d’où vient l’agitation. Là, devant l’une des salles de l’église Notre-Dame, c’est l’affluence des grands jours. Plusieurs centaines de migrants, Afghans pour la plupart, sont parqués derrière des barrières. On retrouve Moustache, qui nous avait accompagnés dans la jungle (lire ici). L’homme, si calme d’habitude, est transfiguré. « Ah, vous tombez au mauvais moment. Ne sortez surtout pas l’appareil photo, il vient d’y avoir une bagarre. » Le voilà qui
repousse un Afghan qui tente de passer. « Une bagarre ? » « Oui, il y en a qui sont là depuis 6h du matin. On leur a demandé de se mettre en ligne pour la distribution de tickets, tout le monde s’est précipité. Et ils se sont mis à plusieurs sur un migrant qui a l’arcade sourcilière ouverte… On stoppe tout pour le moment. S’ils ne se calment pas, il n’y aura pas de vestiaire ! » Ambiance…
3 caleçons, 3 paires de chaussettes, 2 tee-shirts… pour deux semaines
Quelques dizaines de minutes plus tard. Le calme et les rires sont revenus sur la rue de Croy. La distribution des tickets va pouvoir commencer sous l’égide de Michaël Dauvergne, l’un des plus anciens bénévoles du vestiaire. Avec sa voix puissante, il s’adresse aux réfugiés en anglais : « One minute. If problems, we stop immediatly (une minute. S’il y a des problèmes, on arrête immédiatement) ». C’est parti. En quelques minutes, ce sont ainsi 450 tickets qui vont être donnés aux migrants. Le précieux sésame pour obtenir quelques vêtements. « Trois caleçons, trois paires de chaussettes, deux tee-shirts, un pantalon, une veste, un pull, une paire de chaussures, un nécessaire de toilette, le tout pour deux semaines, énumère Nadine, installée à l’intérieur du local. Mais vous allez voir, parfois, c’est compliqué… »
La porte s’ouvre. A l’entrée, l’un des bénévoles fait passer les premiers tickets, vingt pas un de plus. Ceux qui attendent depuis le matin et les blessés. A l’intérieur, le circuit est organisé. Chaussures d’abord. Que l’on change sur place, les usagées – certaines coupées en deux – finissant directement à la poubelle. Pantalons ensuite. Tee-shirts et pulls dans la foulée. Caleçons, chaussettes, plus nécessaire de toilette. Les migrants font leur choix. Cherchent leur taille. Privilège d’être les premiers, ils peuvent aussi choisir les couleurs. Pas trop longtemps.
Il y en a encore 430 à passer. Avant de sortir, ils passent devant d’autres bénévoles. Qui vérifient s’ils n’ont pas pris plus que prévu. Leur donnent des couvertures. Avant de tout emballer dans des sacs poubelles. Dernière étape, Nadine. Qui a coupé soigneusement un quatre quarts. « Un, pas deux, ordonne ce petit bout de bonne femme quand les migrants essaient d’en avoir double ration. Ça me fait mal au coeur, mais sinon, les derniers n’auront rien. »
« A leur place, j’en ferais autant »
La rotation s’organise. Tranquillement. On ressort pour observer la file. Et on croise Ahmad, 25 ans. On l’avait pris en photo quelques jours auparavant. On lui donne le tirage. Sourire. Et il montre son bras. Dans le plâtre. « Mon bras n’était pas comme ça quand tu m’as pris en photo ! » Que lui est-il arrivé ? « J’essayais de passer il y a deux jours. Il y a eu la police. J’ai couru. Je suis tombé. Je suis allé à l’hôpital à pied. » Sourire toujours malgré sa déserrance, lui qui a quitté l’Afghanistan « pour plein de problèmes », dit-il pudiquement. Il part. Son sac dans sa main libre. Ça fait deux mois qu’il est à Calais. Il réessayera de passer un de ces soirs. Bras cassé ou pas. A côté, c’est Shams et Youssaf, 20 et 21 ans. Même histoire. Plein de problèmes en Afghanistan avec les Talibans. Pas beaucoup d’argent non plus. Alors, après avoir traversé l’Iran, la Turquie, la Grèce, l’Italie en camion, bateau et à pied, ils tentent de rallier aussi l’Angleterre depuis six mois. Avec
l’espoir d’une vie meilleure. Et la peur au ventre chaque fois qu’ils grimpent dans un camion, nous avouent-ils…
La file avance, petit à petit. Un ado en sort pour montrer son pied à une jeune femme venue aider à la distribution. Début de gale. A l’intérieur, Michaël fait la loi. Obligé de gueuler, d’ailleurs, ils sont surnommés « les gueulards » avec Moustache. « On ne peut pas se laisser attendrir quand ils veulent plus que les autres. Il faut se faire respecter, explique ce prof d’histoire-géo et d’éducation civique dans un collège calaisien. Mais, si j’étais à leur place, j’en ferais autant. Peut-être même pire. » Le voilà qui hausse la voix, une nouvelle fois : « Five minutes, please. Five minutes. » Histoire que le flot des migrants se résorbe. Un Erythréen sur béquilles se saisit de son sac. Il va rentrer comme ça dans son squat.
Mila, le contraste saisissant
Les heures passent. La fin d’après-midi approche. Les bénévoles sont lessivés. Dehors, quelques migrants improvisent une partie de volley. On retrouve Mila, l’Afghan que nous avions rencontré une semaine plus tôt (lire son témoignage). Le
contraste entre le jeune homme plein d’espoirs croisé dans la « jungle » et maintenant est saisissant. Les dents sont sales. La coiffure hirsute. Le jean déchiré. L’étudiant se prend la réalité calaisienne en pleine gueule. Mais il garde le sourire de façade en racontant ses aventures de la semaine : « Hier, j’ai tenté de passer. Quand le camion a démarré, on est tombé… » Eclat de rire, regard qui se perd. « Tu sais si je peux demander l’asile ici ? J’essaie encore un mois pour l’Angleterre. Sinon, j’aimerais rester en France. »
17h30. Plus que quelques dizaines de personnes. Et Farid qui veut qu’on le prenne en photo. Dans son regard, on sent une tristesse, une nostalgie. On l’interroge. Frère tué d’une balle dans la tempe par les Talibans. Parti depuis un an de son pays. Sans nouvelles de sa famille. Trois mois dans la misère calaisienne. « On monte, on descend, on monte, on descend » mime-t-il pour symboliser les tentatives de passage.
A l’intérieur, il n’y a plus de couvertures depuis bien longtemps. Certaines tailles de vêtements se font rares. Les chaussures aussi. Les bénévoles sortent des chaussures neuves des stocks. Des invendus. Noires. « Ils préfèrent blanc. Mais c’est tout ce qu’on a. » Du côté du nécessaire de toilettes, plus de brosses à dents. Plus de rasoirs non plus. Ni de quatre quarts. Les derniers migrants passent. Certains tentent encore le coup en se présentant derrière les barrières. Moustache et Michaël ne sont pas d’accord. Bon, ce sera les derniers. D’autres arrivent, de nouveau. « Faut qu’on arrête. On n’a pas le choix, sinon, on est encore là demain matin. » La journée touche à sa fin sur Calais. Leur vie dans un sac poubelle, les ultimes bénéficiaires du vestiaire rejoignent leurs campements. Certains tenteront le passage le soir-même. Dans des vêtements propres.
Le collectif C’Sur a besoin de vêtements pour la distribution bimensuelle : www.csur62.comRetrouvez les différents articles de cette série : - Au pays des migrants (1/7) : les étoiles du midi - Au pays des migrants (2/7) : les femmes et les enfants dehors - Au pays des migrants (3/7) : la « jungle» , en attendant - Au pays des migrants (4/7) : une vie dans un sac poubelle - Au pays des migrants (5/7) : Norrent-Fontes, base arrière vers l’Angleterre - Au pays des migrants (6/7) : au milieu du non-droit, l’information sur les droits - Au pays des migrants (7/7) : ballet nocturne en Calaisis




